Nos auteurs
Jacques ANCET
Né à Lyon en 1942, il vit et travaille près d’Annecy.
Outre un cycle de poèmes romanesques — L’Incessant (Flammarion, 1979), La Mémoire des visages (Flammarion, 1983), Le Silence des chiens (Ubacs, 1990, réed. publie.net 2009) et La Tendresse (Mont Analogue, 1997) –, un roman – Le Dénouement (Opales, 2001) – et deux proses – Image et récit de l’arbre et des saisons (André Dimanche, 2002), La ligne de crête (Tertium édtions, 2007), il a publié une vingtaine de livres de poèmes dont, dernièrement, La dernière phrase, (Lettres Vives 2004), Un morceau de lumière, illustré par Alexandre Hollan (Voix d’Encre, 2005), Diptyque avec une ombre (Arfuyen, 2005, Prix de poésie Charles Vildrac 2006 de la Société des Gens de Lettres, Prix Heredia 2006 de l’Académie française), Sur le fil (Tarabuste, 2006), L’heure de cendre (Opales, 2006), Entre corps et pensée, anthologie préparée par Yves Charnet (L’Idée bleue / Écrits de Forges, 2007), Journal de l’air (Arfuyen, 2008), L’Identité obscure (Lettres Vives, 2009, Prix Apollinaire 2009) et Puisqu’il est ce silence (Lettres Vives, 2010).
Essayiste – Luis Cernuda (Seghers, 1972), Entrada en materia, sur José Ángel Valente (Cátedra, Madrid, 1985), Un Homme assis et qui regarde (Jean-Pierre Huguet Éditeur, 1997), Bernard Noël ou l’éclaircie (Opales, 2002), Chutes (Alidades, 2005), La voix de la mer (publie.net, 2008), L’Amitié des voix (publie.net, 2009) –, il a aussi traduit, quelques unes parmi les plus grandes voix des lettres hispaniques comme Jean de la Croix (Poésie/Gallimard), Francisco de Quevedo (Poésie / Gallimard), Ramón Gómez de la Serna (André Dimanche), Vicente Aleixandre (Fédérop), Jorge Luis Borges (Gallimard), Luis Cernuda (Fata Morgana, Cahiers des Brisants), Xavier Villaurrutia (Corti), María Zambrano (Corti), José Ángel Valente (Unes, Poésie / Gallimard), Antonio Gamoneda (Lettres Vives, Arfuyen), Juan Gelman (Gallimard), Andrés Sánchez Robayna (Comp’Act, Le Taillis pré, Gallimard), etc.
Prix de traduction Nelly Sachs 1992, Prix Rhône-Alpes du Livre 1994, Bourse de traduction du Prix Européen Nathan Katz 2006.
* * *
EXTRAITS DE PORTRAIT D’UNE OMBRE :
Le revoilà. Il raye l’iris d’un rai de lumière, secoue les feuilles, jette des poignées d’ombre dans le vert pâle. Il essaye des voyelles aiguës et parfois graves, refait un ciel plus lisse, plus tranchant. Un temps d’avant ou d’après. Il cherche. Il trouve. On ne garde dans les doigts que l’air de son passage. Quand il se tait, on écoute. Plus rien ne bouge.
Que dit-il qu’on n’a pas compris ? On a cru que c’était le vent, mais non. Il y a un brouhaha de paroles bruissantes, un désordre d’images et une lumière soudaine que traversent les ombres fuyantes. Que dit-il ? On a beau écouter, tendre l’oreille, c’est ailleurs qu’on entend. Dans un temps où chacun de ses mots est une nuit.
Il brille. Ou plus exactement, il miroite. On ne voit pas, on entrevoit, on ne voit pas. Une lueur, une presque voix. On est là au même endroit avec le chêne et la clôture, la montagne et le ciel. Très vite, on n’y est pas — on y est. Il dit … On va comprendre. La lumière bouge. Le vent tombe. On va le voir.
— On voit, oui. Mais quoi ?
— Ce qu’on entend.
— Comment ça ?
— Des images dans l’oreille.
— Dans l’oreille ?
— Oui, là où parle la voix.
— Et que dit-elle ?
— Ce qu’on voit.
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Claudine BOHI
est née, vit et travaille à Paris. Elle est agrégée de Lettres.
Elle a publié une dizaine de recueils, notamment chez Chambelland, aux éditions du Dé bleu et chez Le bruit des autres éditions, ainsi que plusieurs livres d’artistes avec des peintres et des photographes.
Elle collabore à de nombreuses revues françaises et étrangères.
Elle figure dans de multiples anthologies, par exemple L’anthologie de la poésie érotique de Pierre Perret et
L’érotisme dans la poésie féminine chez Jean-Jacques Pauvert.
Elle a reçu le prix Verlaine en 1999 et le prix Aliénor en 2010.
En 2008, la SNCF a distribué à ses voyageurs 2000 exemplaires de Voiture cinq quai vingt et un (Le bruit des autres éditions).
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EXTRAITS DE AVANT LES MOTS :
d’abord le froid
naître est ce froid
une expulsion de froid
une suffocation
avant le respir
le gel explose
le froid est désormais la forme de la souffrance
quelqu’un quelque chose
pas là
absent
toujours
le souffle vient
espère rejoindre
ça
qui est chaud
qui n’y est pas
il échoue
expire
et recommence
le cœur bat dans ce respir
cherche la trouée
il veut l’atteindre
la toucher
retombe
seulement ça
retombe
dans ce vivre-là
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Nadine CABARROT
Née en 1953 dans le Sud-Ouest de la France.
Photographe, elle parcourt le monde en quête d’ “aquagrammes”, ces reflets de plantes des marais et deltas avec lesquels elle compose des pseudo-écritures.
Et comédienne, cofondatrice avec François PHILIPPONNAT de la Cie L’Albatros qui se consacre exclusivement à la mise en scène de poésie.
Deltas, ensemble de quatre carnets de notes de voyages sous forme de haïku, est son premier recueil publié.
nadine.cabarrot@hotmail.fr / ciealbatros@hotmail.com
http://www.ciealbatros.com (page Aquagrammes)
http://www.digigraphie.com (Epson Galerie d’artistes)
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EXTRAITS DE DELTAS – Carnet 4 : ÉGYPTE
Vendredi 21 novembre – Aéroport
Un arrachement.
Boue éclaboussée. Pépites.
Insolence du vol.
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Samedi 22 – Alexandrie
Al-Iskandarîya.
À 1000 ans de mon balcon
ô Sostrate, ton phare !
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Lundi 24 – Port Saïd
Hot dog et Pure life.
Les emballages éventrés
sur le tas d’ordures.
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Mercredi 26 – Damiette
Allegro forte.
Klaxons à tous les pupitres.
Le muezzin insiste.
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Samedi 29
La mouche sur la plante.
J’accepte la composition.
La mouche et la plante.
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Parler à des yeux.
Curiosité. Sous son voile l
La femme des marais.
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Une ombre lourde
enracine ma rêverie.
Signe de crépuscule.
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Paroles dissonantes.
Bouches bées. Partout les enfants
me dessinent leurs noms.
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Federico GARCÍA LORCA
Poète, dramaturge, peintre, pianiste et compositeur.
5 juin 1898 : naissance à Fuente Vaqueros, près de Grenade.
1918 – 20 : « monté » à Madrid pour y chercher le succès, Federico devient l’ami de Luis Buñuel et Salvador Dalí. Échec de sa première tentative d’écriture théâtrale.
1923 – 1927 : s’implique de plus en plus dans la poésie d’avantgarde. Membre de la « génération de 27 ». Publie trois recueils de poèmes, dont le Romancero Gitan (1928).
1929 – 30 : long voyage aux États-Unis, prescrit par sa famille inquiète de son « état dépressif ». Écrit Un poète à New York, qui ne sera publié qu’en 1940.
1930 – 1936 : retour en Espagne. Chute de la dictature et proclamation de la République. Nommé directeur d’une compagnie de théâtre étudiante subventionnée. Écrit sa trilogie rurale : Noces de sang, Yerma, La Maison de Bernarda Alba.
1936 : la Guerre civile éclate. Federico quitte Madrid pour Grenade. Le 17 (ou 19) août, il est fusillé par des anti-républicains. Son corps est jeté dans une fosse commune à Víznar.
1953 : publication (très censurée) de ses Obras completas, jusque là interdites par le régime de Franco.
1975 : mort de Franco et levée de l’interdit de parole sur l’oeuvre et la mort de Federico García Lorca.
2008 – fin 2009 : tentative infructueuse de sa famille pour retrouver sa dépouille en vue d’une exhumation.
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EXTRAITS DE GRENIER D’ÉTOILES :
POINT DU JOUR
La crête du jour
point.
Crête blanche
d’un coq d’or.
La crête de mon rire
point.
Crête d’or
d’un coq d’ombre.
*
CHANSON AVEC MOUVEMENT
Hier.
(Étoiles
bleues.)
Demain.
(Petites étoiles
blanches.)
Aujourd’hui.
(Je rêve d’une fleur endormie
dans le val du jupon.)
Hier.
(Étoiles
de feu.)
Demain.
(Étoiles
violettes.)
Aujourd’hui.
(Ce coeur, mon Dieu !
Ce coeur qui bondit !)
Hier.
(Souvenir
d’étoiles.)
Demain.
(Étoiles cachées.)
Aujourd’hui…
(Demain !)
J’aurai le mal de mer peut-être
sur le bateau ?
Oh, les ponts de l’Aujourd’hui
sur le chemin des eaux !
*
D’ICI
Dites à mes amis
que je suis mort.
L’eau chante toujours
sous le frisson du bois.
Dites à mes amis
que je suis mort.
(Comme ils ondulent, les peupliers,
la gaze du son !)
Dites que je suis resté
les yeux ouverts
et que recouvrait mon visage
l’immortel foulard
du bleu.
Ah !
et que je m’en suis allé sans pain vers
mon étoile.
*
CHEMIN
Chaque fois que nous disons
adieu
nous fermons un mystère.
Chaque jour qui passe
obscurcit
notre palimpseste.
Chaque fois que nous disons
adieu
nous laissons quelque chose de nous
dans le froid courant
du vent.
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GUILLEVIC
Le poème
Nous met au monde.
(Art poétique)
L’œuvre poétique de Guillevic, reconnue en France comme l’une des plus originales de la seconde moitié du 20e siècle, a poursuivi pendant des décennies un « creusement » persévérant de l’exploration de l’« ici-maintenant » d’un réel concret et palpable. Couronnée par le Grand Prix National de Poésie en 1984, son rayonnement est international.
Les ancêtres de Guillevic étaient des petits paysans bretons, des forgerons, des tisserands. Né à Carnac en 1907, il a été marqué pour toujours par cette terre, son océan, ses mégalithes. Autour de lui, personne ne parlait français, mais il n’apprit pas le breton. Son père, marin, devint gendarme. L’enfant vécut donc toute son enfance en caserne. En 1919, la famille arrive en Alsace où l’on ne parle plus français et l’adolescent est tenu d’apprendre l’alémanique et l’alsacien pour poursuivre ses études. Après un bac Math élém., le jeune homme renonce, parce qu’il doit gagner sa vie, aux études de physique-chimie qu’il envisageait de faire. À 19 ans, il entre sur concours dans l’administration de l’Enregistrement. Juriste, puis économiste, sa carrière de fonctionnaire le conduit à s’occuper de contentieux fiscal, de reconstruction, d’économie nord- africaine, de conjoncture, d’aménagement du territoire. Si l’on excepte quelques « proses » récemment retrouvées, Guillevic a écrit et publié exclusivement de la poésie. Il s’est éteint à Paris en 1997.
Guillevic a écrit depuis son adolescence, mais son premier livre, Terraqué* (De terre et d’eau) paraît en 1942, suivi en 1947 par Exécutoire*. À l’exception de Terre à bonheur (Seghers, 1952, 1985, 2004), Gallimard est l’éditeur de l’ensemble de son œuvre. Autres recueils : Gagner (1949), Trente et un sonnets (1954), Carnac* (1961), Sphère* (1963), Avec (1966), Euclidiennes* (1967), Ville (1969), Paroi* (1970), Inclus (1973), Du domaine* (1977), Étier* (1979), Autres* (1980), Trouées (1981), Requis (1983), Motifs (1987), Creusement (1987), Art poétique* (1989), Le chant* (1990), Maintenant (1993), Possibles futurs* (1996) – suivis de trois publications posthumes : Quotidiennes (2002), Présent (2004), Relier (2007).
Principaux livres d’entretiens : Vivre en poésie, avec Lucie Albertini et Alain Vircondelet (1980, 2007) ; Choses parlées, avec Raymond Jean (1982) ; Humour Terraqué, avec Jacques Lardoux (1997) ; Un brin d’herbe, après tout, avec Jean-Yves Erhel (1998) ; Du pays de la pierre, avec Boris Lejeune et Lucie Albertini (2006). À lire aussi : L’Expérience Guillevic (1994) ; Proses ou Boire dans le secret des grottes (2001).
La bibliographie de Guillevic compte une centaine d’ouvrages en collaboration avec des peintres, dont Dubuffet, Léger, Manessier, Bazaine, Cortot, Pouperon, Sylvère, Baltazar… Son œuvre est mise en musique par un nombre croissant de compositeurs en France et à l’étranger. Elle est traduite en une cinquantaine de langues et diffusée dans plus de soixante pays. Guillevic était lui-même traducteur de l’allemand (Hölderlin, Heine, Trakl, Stadler, Rilke, Brecht…) et co-traducteur de nombreux poètes hongrois, russes, macédoniens, roumains, finnois, arabes…
Michaël Brophy, Irlandais, spécialiste de son œuvre, a récemment écrit à son propos : « Infatigable parcours de vie en écriture, l’œuvre guillevicienne aime, ruse, ose et jubile Peut- être plus dans le quotidien / Que dans l’exceptionnel. Le poète procède par tâtonnements en faisant de l’ordinaire des jours et de l’instant précaire non seulement le terrain privilégié de son questionnement mais encore le tremplin vers l’immense potentialité, l’insistant “peut-être”, peu à peu traduit en gestes vérifiables de la langue et de l’être indissolublement liés. »
Notice établie par Lucie Albertini-Guillevic.
Les * de la bibliographie indiquent les recueils republiés dans la collection Poésie/Gallimard. La citation de Michaël Brophy est extraite de: «Guillevic: la poésie à la lumière du quotidien», Colloque de Dublin, septembre 2007 (Ed. Peter Lang, Berne, 2009).
* * *
EXTRAITS DE CE SAUVAGE
Il est une page blanche
Pas vierge d’écriture,
Mais avec de grandes marges.
* * *
Il a assez vécu
Pour savoir vivre
Hors de son malheur.
* * *
Que tant de choses
L’habitent,
Il n’en revient pas.
Il se croyait
Beaucoup plus simple.
* * *
Je suis, répète-t-il,
Une eau
Que ne trouble même pas
Sa profondeur.
* * *
Il ne s’en veut pas
De n’en vouloir
À presque personne.
* * *
Rien ne le prédispose
À n’offrir que sa bonté
À ses poursuivants.
* * *
Parfois,
On le dit malin.
Lui pense
Ne relever
D’aucun adjectif.
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ISSA
Je suis comme une vague blanche sans côte pour accoster ou comme de l’écume de mer qui disparaît à peine formée. C’est justement pour cette raison que je m’appelle moine Issa.
ISSA (Koyabashi Yataro) est né le 5 mai 1763 dans un village de la province de Shinano, de parents paysans aisés et instruits.
Orphelin de mère à l’âge de 2 ans, il devient un enfant taciturne doué d’une grande sensibilité. Il est initié dès l’âge de 6 ans à la poésie et aux textes bouddhiques par l’aubergiste du village qui tient aussi école – lequel reconnaît tout de suite ses prédispositions littéraires et le soutiendra amicalement jusqu’à la fin.
Mais il doit abandonner l’étude pour les travaux de la ferme familiale sous la férule d’une belle-mère hostile. Soucieux de l’épargner, son père l’en- voie en 1777 « faire son apprentissage » à Edo (l’ancien nom de Tokyo).
Sans ressources, après quelques mois difficiles, il rencontre par hasard le haïku auquel il va se consacrer. En 1790, il prend la tête de l’école Katsu Shika (du nom de son fondateur, un disciple de Bashô) mais il en est évincé en raison des libertés qu’il prend avec les conventions littéraires en vigueur.
En 1791, après un bref passage dans son village natal, il décide de partir en pèlerinage, afin de se consacrer à cette pratique littéraire en vogue qui consistait à produire des journaux de voyage composés d’essais, poèmes et dessins. Pendant plus de six années, « le moine laïc Issa du temple haïkaï », comme il s’appelle lui-même, arpente les provinces de l’Ouest et les îles du Sud.
En 1801, il rentre pour recueillir les dernières volontés de son père : qu’il fonde une famille dans la maison familiale. Mais cet héritage lui sera contesté pendant des années par sa belle-mère et son demi-frère.
Il repart à Edo où il publie Le journal de la mort de mon père et reprend sa vie d’errance, jalonnée de rencontres avec quelques passionnés de haïku, comme lui, et par la publication de Carnets poétiques.
À 50 ans, il décide de mettre un terme à sa vie d’errance et il parvient enfin à réintégrer sa maison natale, désormais nanti d’une certaine renommée. Il fonde une famille mais en 10 ans, il verra mourir sa femme et ses quatre enfants.
En 1811, il achève le recueil Le printemps de ma vie, qui passe pour son chef d’œuvre, ainsi que son Huitième Journal poétique.
Peu de temps après son troisième mariage, il perd sa maison dans l’incendie du village et doit se réfugier avec sa femme enceinte dans une remise. Déjà très diminué physiquement, cette épreuve lui sera fatale. Il meurt le 19 novembre 1827 à l’âge de 64 ans, avant d’avoir vu naître sa fille.
* * *
EXTRAITS DE PAS SIMPLE EN CE MONDE D’ÊTRE NÉ HUMAIN
extérieur neige
intérieur noir de fumée
ainsi ma demeure
*
melon mis au frais
ça fera bientôt deux jours
et personne en vue
*
auprès de l’âtre
ce sourire qui s’affichait
préparait l’adieu
*
j’ai beau consentir
ah ce froid qui m’assaille
et ce dénuement !
*
quant à mes amours
chaque nuit à corps perdu
avec ma bouillotte…
*
pas simple en ce monde
d’être né humain – automne
tirant à sa fin
*
eh bien c’est donc ça
ma demeure prochaine
cinq pieds de neige ?
*
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Abbas KIAROSTAMI
Il est né à Téhéran en 1940.
Réalisateur, scénariste et producteur de cinéma, il a signé plus de 40 films, parmi lesquels : Où est la maison de mon ami (1987), Close-up (1990), Et la vie continue (1991), Au travers des oliviers (1994), Le goût de la cerise (1997 – Palme d’or du Festival de Cannes), Le vent nous emportera (1999 – prix de la Mostra de Venise), Ten (2002), Copie conforme (2011).
C’est aussi un photographe reconnu, dont les œuvres sont exposées dans le monde entier.
Deux recueils de ses poèmes ont été publiés en version française : Avec le vent (P.O.L. 2002) ; Un loup aux aguets (La table ronde 2008).
« Être à la fois cinéaste, photographe, poète… Tout ça, ce sont des motivations pour vivre, pour faire chaque jour quelque chose, que ce soit du cinéma, de la photo ou de la poésie. Ce n’est pas un choix, c’est une fatalité. »
Toute l’œuvre d’Abbas Kiarostami est tendue vers le retrait et l’épure : soustraire pour mieux montrer, s’abstraire de la narration pour inventer des formes d’écriture en résonance plus grande avec la nature qu’il associe au sacré, en droite ligne des poètes et des peintres persans.
* * *
EXTRAITS DE HAVRES :
à l’envol d’un petit oiseau
l’épouvantail
est tombé
* * *
applaudir le printemps
à quoi bon
et maudire l’automne
quand l’un et l’autre
vont et viennent
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au point du jour
mon poème a fané
au lever du soleil
mon poème a passé
* * *
ce rivage
le même rivage
cette mer
la même mer
ce moi
pas le même moi
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craindre le vent ?
j’ai les racines bien en terre
* * *
dans une modeste chambre d’hôtel
j’ai composé un poème
sur la steppe
* * *
de mardi à mercredi
ce fut une nuit particulièrement longue
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dix marches
un palier
dix marches
un palier
dix marches
un palier
personne n’a ouvert
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cherchant à voler
j’ai fait l’expérience
de la chute
* * *
face au joug du temps
le havre du poème
face à la tyrannie de l’amour
le havre du poème
face à la criante injustice
le havre du poème
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François MIGEOT
Né en 1949.Poète, écrivain.
Enseignant-chercheur trois ans au Japon à l’université Aoyama Gakuin de Tokyo. Là, il se lie avec un collègue du département de français, érudit et fin connaisseur de la poésie traditionnelle nippone, Shinji Kosaï. De cette amitié naîtra l’idée de traduire à quatre mains les Renga. À son retour il enseigne à l’université de Franche-Comté.
Outre les Renga, il traduit des poètes latino-américains, notamment José Antonio Ramos Sucre (Le Chant inquiet, Le Grand Tétras, 2009) et Rafael Cadenas (Poèmes choisis, Écrits des forges, BiD & C°, 2004)
Auteur d’une quinzaine de titres en poésie dont Moires (2007), aux éditions Empreintes, Lenteur des foudres (Èrès / PO&PSY, 2008), Chant des poussières, (Le Grand Tétras, 2010), Maintenant il est temps, Pierre Bonnard (Virgile 2011), auteur d’un roman (Orly-Sud, L’Harmattan 1998), d’essais (À la fenêtre noire des poètes, lectures bretoniennes, PUFC, 1996 ; Entre les lames, lectures de Robbe-Grillet, PUFC, 1999) et de livres de nouvelles dont Le Poids de l’air (2007) aux éditions Virgile.
Prix de poésie Ilarie Voronca (ville de Rodez, 1993) et Grand Prix universitaire de la nouvelle (académie de Bourgogne 2000).
http://www.m-e-l.fr (maison des écrivains)
http://www.crl-franche-comte.fr
http://laseldi.univ-fcomte.fr (université)
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EXTRAITS DE LENTEUR DES FOUDRES
vigne en vain mince filet de mains jeté sur le présent Sur le bois vendangé pas un mot ne reste de l’été Après le cri de la lumière le ciel efface lentement les ombres Les jours si longs que les couleurs usées jusqu’à la trame tout l’air respiré toute la chaleur
Puis un jour on ne sait pas quand ferme la porte grise de l’hiver à l’embrasure de l’horizon Le jour jeûne du matin au soir La colline perd la tête dans les brumes Seul le coteau tient encore au texte déserté des vignes
Le sang tarde au bout des mains l’ombre reste nouée à la nuit en retard le paysage à quai en attente de départ
Cépages suspendus le silence le froid inutile de prier Les derniers coups de fusil ont dispersé les bois Seul le coteau tient encore au texte déserté des vignes
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Antonio PORCHIA
Originaire d’Italie (1885-1968), Antonio Porchia a vécu depuis l’âge de 17 ans en Argentine, où la mort du père avait contraint sa famille à émigrer.
À Buenos Aires, Antonio assure la subsistance de la nombreuse fratrie dont il est l’aîné, d’abord en tant que docker et journalier puis comme patron d’une petite imprimerie du quartier de La Boca, où il fréquente un groupe d’artistes, pour la plupart émigrés comme lui, regroupés en une association dénommée Impulso.
En 1936, une fois sa famille établie, il choisit (ou est choisi) par la solitude, s’achète une petite maison avec jardin où il passera son temps à peaufiner ces sortes de « sentences » qui émaillent sa conversation quotidienne avec ses amis, et qui apparaissaient déjà dans les rares articles écrits par le jeune militant ouvrier.
En 1943, sur les instances de ses amis d’Impulso, il publie à compte d’auteur un premier recueil de ce qu’il appellera lui-même des « voix ». Embarrassé par les 1000 volumes de cette première édition, il en fait don au réseau de bibliothèques municipales qui couvre tout le pays. C’est ainsi que ses voix parviennent au fin fond des provinces argentines, où elles sont reçues d’abord avec surprise, puis avec vénération par des lecteurs attentifs ; beaucoup recopient à la main les Voix et commencent à les faire circuler.
Un exemplaire de la première édition arrive entre les mains du poète et critique français Roger Caillois, membre du comité de rédaction de la prestigieuse revue Sur. Celui-ci invite Porchia à publier dans Sur, où figurent souvent des collaborations des plus éminents écrivains de langue espagnole ainsi que des traductions de première ligne.
Mais Caillois doit rentrer en France, et la collaboration se heurte à des malentendus : on veut faire « corriger » à Porchia ce qu’on estime être des « fautes de grammaire ». Porchia retire son texte.
Pendant ce temps, Roger Caillois traduit les Voix et les fait éditer dans une plaquette de la collection G.L.M (1949). La lecture de cette traduction éveille l’admiration entres autres d’Henry Miller, qui fait figurer Porchia parmi les 100 livres d’une bibliothèque idéale !
Le renom de l’édition française va enfin donner aux Voix l’occasion d’être publiées dans la revue Sur.
En 1966, les éditions Hachette publient en Argentine une sélection de Voces, augmentées de Nuevas voces.
La fascination ne se relâche pas : tandis qu’en Amérique du Sud, les rééditions successives d’Hachette sont épuisées, les Voix sont traduites et publiées en Belgique, en Allemagne, aux États-Unis, en Italie, et rééditées en France (1979).
* * *
EXTRAITS DE VOIX ÉPARSES :
Situé en quelque nébuleuse lointaine je fais ce que je fais, pour que l’équilibre universel dont je fais partie ne perde pas l’équilibre.
* * *
Celui qui a vu tout se vider, il n’est pas loin de savoir de quoi tout se remplit.
* * *
Avant de parcourir mon chemin j’étais mon chemin.
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Mon père, en s’en allant, a fait don d’un demi siècle à mon enfance.
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Les petits riens sont l’éternel, et le reste, tout le reste, le bref, le très bref.
* * *
Sans cette sotte vanité qui consiste à nous montrer et qui est le fait de tous et de tout, nous ne verrions rien et il n’existerait rien.
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La vérité a très peu d’amis et le très peu d’amis qu’elle a sont suicidaires.
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L’homme ne va nulle part. Tout vient à l’homme, comme l’avenir.
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Si tu ne lèves pas les yeux, tu croiras que tu es le point le plus haut.
Il a fait des études littéraires et de théâtre, travaillé dans le journalisme.
Il est présent depuis plus d’un an sur (anciennement) Google Reader où plus de 3500 personnes suivent et commentent assidûment chaque jour ses publications. C’est là que Tayebeh Hashemi a découvert ses poèmes en 2010 et lui a proposé de les traduire pour PO&PSY.
À ce moment-là, Alireza RÔSHAN n’avait encore aucune publication à son actif sous forme de livre. Jusqu’à toi combien de poèmes, en mars 2011, dont la sortie à coïncidé avec la foire du livre de Téhéran, a pu être présenté dans le cadre de cette manifestation internationale importante. À la suite de cela, un recueil de poèmes d’Alireza a été publié à Téhéran au début de l’été.
Arrêté par les autorités iraniennes en septembre, Alireza a été libéré sous caution après deux semaines d’isolement (cf. page d’accueil). En attendant d’être jugé, il a repris ses activités journalistiques et sa production poétique sur le net .
* * *
EXTRAITS DE JUSQU’À TOI COMBIEN DE POÈMES :
toi tu cours
toi tu viens
c’est mon cœur qui s’accélère
c’est moi qui m’essouffle
* * *
rester
est un état
entre venir
et
partir
* * *
nous, l’eau
nous l’avons bue
pour pleurer
* * *
tu as pleuré sur tous les prisonniers
sauf sur moi
qui en toi
suis prisonnier à vie
* * *
que peut la vitre
visée par la pierre
sinon casser
* * *
suis-moi à la trace de mon poème
moi je n’ai pas d’empreintes de pas
va sur les traces de la douleur
et tu parviendras jusqu’à moi
* * *
j’ai la poésie
j’ai la souffrance
j’ai la séparation
je ne t’ai pas, toi
voilà ce que signifie avoir
* * *
moi dans le désert
je ne suis pas seul
le désert est avec moi
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j’ai agité la main
et tu m’as échappé des mains
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SÔGI Lio (1421-1502)
D’humble naissance, on ne sait rien de sa carrière avant 1457. Ses derniers écrits suggèrent qu’après avoir été au service d’un moine zen à Kyoto, il devint, vers 30 ans, un poète de renga professionnel. Il est considéré comme le plus grand poète japonais de cette époque.
SHÔHAKU ou MUAN surnommé BOTANKA (1443-1527)
Poète de renga de l’époque de Muromachi, il reçut de Sôgi le Kokin Denju (enseignements anciens et modernes) et compila le recueil Shinsen Tsukuba-Shu. Il est dit que, d’origine noble, il aimait les pivoines (botan), les parfums et l’alcool, et qu’il menait une vie raffinée.
SÔCHÔ, aussi appelé SÔKAN ou SAIOKUKEN (1448-1532)
Poète de renga et chroniqueur de la fin de la période de Muromachi. Disciple de Sôgi.
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EXTRAITS DE TROIS VOIX À MINASE :
cimes – un peu de neige
les vallons noyés de brume
– soir de primevère
village ivre de pruniers
décoiffe un bouquet de saules
assaut de printemps
pour le cri sourd des insectes
les herbes se fanent
chemin nu de l’ermitage
comment orienter sa vie
en pleine tempête ?
plus éphémère encore, au bord
des pétales hésite`
parmi les gouttes de brume
croyant venu le couchant
pépient vers leur nid
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Paolo UNIVERSO
Il naît a Pola, en Croatie (italienne a l’époque), le 26 février 1934.
Entre 1938 et les années 50, la famille Universo change fréquemment de région (Trieste, Suisse, Lombardie puis Vénétie) au gré des nominations du père, fonctionnaire de l’Etat.
Paolo fait ses études secondaires en pension, à Borca di Cadore (Vénétie), et commence à pratiquer l’athlétisme qui va devenir une vraie passion. Ses entraîneurs, dont le champion olympique Mario Lanzi, voient en lui un espoir ; mais il abandonnera sur un coup de tête.
Après son baccalauréat, il s’inscrit à l’universite de Urbino, où il entreprend des études de langue et littérature française (son père l’inscrira aussi à l’université de Grenoble – il y passera un an), qu’il abandonnera, là aussi sur un coup de tête, pour une folle histoire d’amour.
Ce jeune dandy à l’allure apollinienne et à la personnalité farouche et intrigante, très cultivé et imbibé de littérature (italienne mais surtout française, anglo-saxonne et russe), séduit les salons intellectuels de la région où il rencontre de grands écrivains italiens et étrangers (parmi lesquels Ezra Pound).
Durant cette période, il fréquente les prix littéraires de l’époque (Strega, Campiello) et les intellectuels milanais (Dino Buzzatti, Italo Calvino, Pier Paolo Pasolini). Paolo côtoie aussi l’écrivain Giovanni Comisso, avec qui il entretiendra une intense correspondance, et son cercle d’artistes, écrivains et poètes de Trévise. Il se lie d’amitié avec Giuseppe Ungaretti, qu’il rencontrera régulièrement à chaque fois que ce dernier sera en visite à Trieste. Il fait également la connaissance de Raymond Queneau qui l’invite à Paris.
En 1964, il s’installe à Trieste. C’est à peu près à cette époque que voient le jour ses premiers poèmes. En 1972, il en envoie quelques-uns au poète milanais Vittorio Sereni qui en publie une petite dizaine dans l’Almanacco dello Specchio publié par Mondadori (aux côtés d’Octavio Paz, Jude Stefan, Constantin Kavafis, Attilio Bertolucci, Ezra Pound…). Il est alors salué comme l’un des jeunes espoirs de la littérature italienne de l’époque.
Privilégiant la forme brève (épigramme) et un ton délibérément polémique, Paolo Universo se pose d’emblée comme celui qui est « contre ». Contre le conformisme de la société bourgeoise et les vains simulacres de la famille, contre la corruption des rapports humains, contre la tyrannie du progrès et du consumérisme, à travers un style essentiel et rigoureux qui se refuse à toute fioriture, à tout débordement sentimental. A travers un style mordant, parfois dur et amer, émoussé néanmoins par l’ironie jaillissante du jeu de mot et de la boutade.
Mais la polémique chez Paolo Universo est bien plus qu’une simple figure de rhétorique, elle caractérise sa vie réelle. Lorsqu’on lui propose de publier l’ensemble de ses poèmes, il renonce. Tandis qu’il s’apprête à prendre le train qui doit l’emmener de Trieste à Milan pour rencontrer l’éditeur, il fait demi-tour. Il se justifiera plus tard en disant qu’il ne voulait pas « être la tête de Turc des salons milanais ».
Le renoncement à la promotion et à la publication de son œuvre est pour lui un acte de cohérence suprême contre toute compromission, l’acte d’une « âme pure » qui pense peut-être pouvoir «briller de sa propre lumière », contre l’hypocrisie et les injustices d’un système et d’une culture qui l’étouffent et le déçoivent. En cela, la poésie de Paolo Universo adhère totalement au principe de « poésie honneête » (selon l’expression de Umberto Saba), qui est caractérisée par une existence littéraire coupée des modes, solitaire, excentrique et tourmentée, où le prix à payer est la souffrance de voir son humanité niée et réduite à une condition sociale précaire.
Il va donc se tourner vers ceux qui, comme lui, ont été vaincus par la modernité, par l’isolement – les miséreux, les marginaux, les « fous » – et il va devenir un personnage dérangeant. Les années 70 à Trieste sont marquées par la fermeture des hôpitaux psychiatriques sous l’impulsion de la pensée et du travail de Franco Basaglia. Paolo ne connaîtra pas celui-ci personnellement mais cette expérience sera à l’origine d’écrits satyriques, notamment de La ballata del vecchio manicomio, une pièce musicale contre le pouvoir psychiatrique (traduite et publiée sous le titre La ballade de l’ancien asile dans PO&PSY dont elle sera le premier titre).
Le pavillon de Scala Bonghi – un quartier de Trieste qui a été construit par le même architecte que l’hôpital psychiatrique – devient la demeure stable du couple Universo et le lieu où Paolo va se consacrer à l’écriture. Certes, il continue à écrire de la poésie (il compose près de 450 poèmes dont il détruira toutefois, au fil des années, une bonne partie), mais il se consacre surtout à la lecture et à l’étude de l’œuvre d’Arthur Rimbaud, qui a toujours été son modèle. Il entreprend de traduire toute son oeuvre et rédige une biographie « revue et corrigée » qu’il qualifie de «révolutionnaire » et en marge des interprétations canoniques de l’œuvre rimbaldienne. Il affirme notamment avoir découvert une clé de lecture du poème «Hortense» et dément la relation homosexuelle du poète avec Verlaine. Ce travail obsessionnel sur l’œuvre de Rimbaud va ultérieurement l’isoler et l’entraîner dans une sorte d’enfermement et de rejet total et définitif de la société intellectualo-bourgeoise nationale et locale. Les quatre premiers chapitres de cette recherche sont publiés dans la revue triestine Arte & Cultura mais la publication sera interrompue par la mort du poète.
À peu près à la même époque, il se lance dans l’écriture de Dalla parte del fuoco, « l’œuvre de sa vie », un long poème épico-moderne désespéré, une « Divine Comédie du monde contemporain » qu’il remaniera et cisèlera minutieusement toute sa vie durant. Suivront des œuvres plus brèves comme Pensieri per versi (une centaine d’aphorismes tranchants) et Autoritrackt, un autoportrait impitoyable.
Pour survivre, il corrige des épreuves, relit des textes pour des maisons d’édition et des revues littéraires locales. Il rencontre Franco Rotelli, directeur de l’ex-hôpital psychiatrique, qui lui confie un certain nombre de travaux d’animation d’atelier d’écriture pour les usagers des centres de santé mentale. Il collabore également avec l’Immaginario scientifico de Trieste (une sorte de musée des sciences et techniques lié à la SISSA et au Centre de Physique nucléaire) en tant que traducteur notamment.
Il meurt d’un cancer à l’âge de 68 ans, le 27 mars 2002.
De l’abondante production littéraire de Paolo Universo, seuls un petit recueil de poèmes (Poesie giovanili 1967-1972, L’Officina, Trieste, 2003) et Dalla parte del fuoco (Hammerle Editori, Trieste, 2005) ont été publiés à ce jour, voulus par quelques amis triestins, après sa mort.
Son œuvre poétique complète, achevée de traduire par Danièle FAUGERAS et Pascale JANOT en janvier 2010 est en attente de publication.
EXTRAITS DE LA BALADE DE L’ANCIEN ASILE
entre l’homme prétendument malade
et l’homme prétendument normal
y’a l’Hôpital
*
l’Asile se divise en trois
Hôpital
Psychiatrique
Provincial
*
ICI ÉCLAIRÉE PAR LA SCIENCE
ET PAR LA BIENVEILLANCE
LA PROVINCE DE TRIESTE
TÉMOIGNE SA RECONNAISSANCE
*
X présents
tous absents
*
sacré le crâne du Psychiatre
sacro-saintes les fesses de l’Assistante sociale
*
au beau milieu de l’Hôpital
y’a
la Science
calée dans son fauteuil
avec ses infinies facultés
*
y’a le Staff médical
y’a le Staff Infirmiers
y’a le statu quo des prisonniers
*
un arbre au centre
enclos de murs
broyant du bitume
en silence on tourne
*
souvent tourne aussi le vent…
*
… tout tourne ici dedans
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