Les notes d’un peintre : Alexandre Hollan, Je suis ce que je vois

Les notes d’un peintre : Alexandre Hollan, Je suis ce que je vois

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Ce recueil de notes qui vont de 1975 à 2015 rappelle, par son titre, la substance d’une phrase de Paul Éluard : « Je vois le monde comme je suis ». Ces mots du poète disent que la vision n’est pas une expérience univoque. On sait, depuis les progrès scientifiques, que les animaux qui ont l’œil structuré différemment du nôtre, ne voient pas le monde, le réel comme les humains. Certains « voient » les couleurs, d’autres non. Les chats ne perçoivent pas le rouge. Les poissons verraient l’ultraviolet. Etc. Sans entrer dans les malformations (qui expliquent le daltonisme) chez l’homme, on peut dire que ce dernier, selon son cerveau ou son humeur, voit les choses de manières diverses. On connaît la fameuse expression « verre à moitié vide, verre à moitié plein » ! Aussi, le peintre dont le métier est de retranscrire le réel, est-il à même d’expliquer ce qu’est voir. Il faut donc lire attentivement Je suis ce que je vois d’Alexandre Hollan qui est peintre et dessinateur.

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Voir est une expérience existentielle hors du commun c’est-à-dire de l’habitude de regarder qui nous est imposée par la mode ou l’usage trivial du moment. « Voir, c’est aussi reconnaître le moment où une perception résonne dans le corps » écrit Hollan. Cette résonance est à l’image de la structure d’une toile figurative de jeunesse de Bram Van Velde qu’Alexandre Hollan retrouve dans les peintures abstraites de ce peintre. Mais Hollan ne cesse d’aller à la recherche de ce qui est absent de son regard. Les notes ne manquent pas de considérations techniques sur la distance qui doit séparer le peintre de son objet, sur les valeurs, sur la ligne et le mouvement, mais l’important demeure, dit Hollan, le regard qui prend forme (et modèle son objet), quand il y décèle les différences du motif. Il y a un aspect physique dans l’acte de regarder qui se traduit en énergie psychique : ce qui fait l’originalité de la peinture ou du dessin.

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Le livre a une structure qui n’est pas indifférente puisque les notes qui le composent s’échelonnent de 1975 à 2015. Les trois recueils précédemment parus (aux Éditions Le Temps qu’il fait) ont été augmentés par l’auteur avant d’être repris dans cet ouvrage. Ils sont complétés par des notes récentes classées chronologiquement (de 2014 à 2015) alors que dans les ensembles antérieurs elles sont classées thématiquement. Cette différence rend difficile la lecture surtout que la réflexion d’Alexandre Hollan prend une tournure singulière : si l’acte de « voir » est ancré dans l’abdomen (p 26), c’est, ajoute-t-il aussitôt, décrivant des conditions particulières, : « Je commence à sentir l’espace… ». Curieux mélange de physique, de morphologie (l’abdomen) et de psychique (la sensation, l’impression). Mais Alexandre Hollan est sans complaisance envers lui-même : il note les différences entre regarder avec des lunettes et regarder sans… Premières difficultés auxquelles s’en ajoutent d’autres dont la moindre n’est pas la période de quarante ans sur laquelle ces notes ont été rédigées : quid de l’évolution ? quid des contradictions entre deux moments différents ? Il est donc impossible de construire à la lecture une approche cohérente… Il faut se contenter de réactions impressionnistes. Déjà, en 1998, Alexandre Hollan déclarait : « Je nais d’un instant à l’autre à une réalité personnelle, mais qui s’ouvre sur une autre, plus grande, mystérieuse. L’instant d’après, ceci ne sera plus vrai… » Dont acte…

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Alexandre Hollan, dans ses notes, réfléchit sur la technique, sur la façon de fonctionner de l’espace qu’il observe et qu’il traduit plastiquement dans sa forme de prédilection, l’arbre : c’est dire qu’il se confronte au réel. Il n’est sûr de rien, il procède par questionnement incessant sur ce qu’il voit, sur sa pratique. Il remet en cause ce qu’il vient d’écrire : ainsi si le geste est violent, c’est aussitôt pour préciser rapide, libre, prévisible, dramatique (p 59)… Il connaît bien le travail des peintres qui l’ont précédé et ne manque pas d’en tirer des conclusions, ainsi avec Lorrain et Corot. Il ne recule pas devant la contradiction (apparente ?) : « Le désir du blanc est un noir velouté » (p 60). Difficile dans de telles conditions de trouver une pensée définitive. D’autant plus que la note se réduite parfois à un mot, comme celle-ci : « S’enfoncer » (p 62). Quel sens donner à ce verbe ? Modestement, je ne m’y hasarderai pas. Et puisqu’il est question de modestie, relevons ces propos d’Alexandre Hollan : « La passion disparaît mais l’attention peut rester. Elle cherche, tâtonne, tourne en attendant une nouvelle impulsion – qui vient de nouveau des passions » (p 66). Que vaut cette prudence face à la complexité ? En 1991, Hollan écrit : « Oui, je crois que les ténèbres, c’est «moi», ma peur, ma vanité, ma ruse, mes amours, mon art… et je dois «faire avec», je dois les traverser pour atteindre la lumière, peut-être. C’est si important de ne pas me confondre avec moi-même ». Est-ce là qu’on peut trouver le sens du titre de ce livre, « Je suis ce que je vois » ?

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Si le temps passant (le deuxième ensemble couvre les années 1997-2005), les développements d’Alexandre Hollan ont l’air d’aller se développant, s’approfondissant… Le regard est opposé à la raison, le regard suppose la vitesse. Le regard et le dessin (ou la peinture) sont des activités à risques : « Si je ne les réunis pas, ma tête va éclater » affirme Hollan (p 92). Les affirmations sont parfois douteuses à force d’être métaphoriques : je ne pense pas que « la nature aime qu’on la regarde », je ne pense pas qu’elle « veuille être dessinée » ; mais ce qui est sûr c’est que « Le regard sans la nature est aveugle » (p 98) : la nature qui entoure l’humain n’est-elle pas la première chose, un tant soit peu mystérieuse, que l’humain découvre ? Comment s’étonner alors de cette assertion : « La peinture me mène là où je suis déjà » (p 106). Le lecteur de ces notes a l’impression que ces dernières participent du même art d’être présent au monde que de dessiner ou peindre le réel. Comment comprendre ces mots : « Après le dessin, assimiler » (p 139). ?Indépendamment de cette présence au monde ? Cette philosophie de la représentation de l’arbre permet alors à l’homme d’aller plus loin, de représenter le visage humain : « Je dessine depuis quelque temps des têtes, un modèle avec une tête calme et puissante, avec le visage qui tourne vers l’ombre, vers l’intérieur. Le contre-jour que j’ai déjà expérimenté avec des arbres est possible. C’est l’expression retenue qui remplit le visage avec son mouvement sourd et qui guide notre regard vers le sombre » (p 145). Ces notes seraient-elles nécessaires pour comprendre le travail de l’artiste ? L’amateur peut-il regarder autrement les œuvres d’art et leur donner un sens ? Questions en abysse…

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Si la note du 21 septembre 2010 (comment un dessin se développe-t-il ?) interpelle le lecteur, reste à définir cette « circulation élargie [qui] vient par la légèreté » (p 217). Si Alexandre Hollan a raison de s’interroger sur les conditions du dessin et de la peinture, le lecteur doit s’interroger sur les conditions de l’œuvre : s’engage-t-il (le lecteur) dans cet « élan sans hâte et sans retenue » dont fait preuve le peintre ? (p 222). Quand une œuvre est-elle terminée ? Quel(s) rapport(s) avec la matière du monde ? Qu’est-ce que voir, qu’est-ce que regarder pour nous qui ne dessinons pas, ne peignons pas ? Qu’y a-t-il « dans le monde simple et banal qui n’est pas visible mais qui se cache dans le visible » ? (p 257). Autant de questions qui nous concernent tous… Et si, comme le dit Hollan, la réalité ne peut pas être « directement touchée par le peintre », mais qu’il y a dans cette réalité des aspects qui sont montrés à plusieurs peintres qui sont en lui (p 261), quid alors de la réalité ? Comment nous, pouvons-nous la saisir ?

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Travail sans fin que celui d’Alexandre Hollan : le regard est chez lui consubstantiel à l’acte de dessiner ou de peindre. Et la réflexion, la rédaction de notes sont inséparables de ces activités. La lecture sera donc toujours provisoire ; de nouveaux aperçus seront toujours apportés qui viendront préciser, compléter, remettre plus ou moins en cause les précédents… D’ailleurs, l’artiste ne déclare-t-il pas (p 279) : « Je suis piégé par le rythme qui s’impose au regard, rythme dans lequel je reconnais un mouvement qui va d’un point à l’autre dans l’arbre ». D’où de multiples essais dont certains aboutissent à des impasses. D’où des échecs, des repentirs, des reprises, de nouveaux dessins, de nouvelles notes… À suivre donc, sans doute…

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