Bulletin du Musée PAB, octobre 2013, Joëlle Bousca, Philippe Judlin, Hors-champs

 

Une écriture du bout du pinceau

par Joëlle Bousca

 

Le travail de Philippe Judlin se déploie dans des œuvres monumentales (L’Apocalypse) aussi sûrement que dans de petits formats (hors-champs), vouées au texte-image et tenues par la même démarche.

 

Dans l’esprit de CoBrA, il reprend à son compte, dans un style très singulier, l’expérimentation plastique-linguistique telle que la conçoit Christian Dotremont, « la vraie poésie : celle où l’écriture a son mot à dire ». Une écriture matérielle où contenant et contenu sont intimement imbriqués dans un mouvement qui les dépasse et éclaire le lecteur-spectateur.

 

Hors-champs est un élégant petit livre de 30 planches non paginées, imprimé sur papier Rives. Sous les auspices de Pierre Reverdy et de la « poésie-plastique », Philippe Judlin écrit en peinture ses poèmes. Cette poésie de la présence développe une relation immédiate, spontanée entre le geste scriptural et la pensée poétique.

 

Petits aphorismes, vers libres, questions, entrelacs, frôlements, éclairs et fièvres apparaissent en cursives tremblées, ou plus fermes et mieux ordonnées, ou encore en écriture script aux angles aigus, les traits empâtés ou très fins, et parmi des motifs à l’encre diluée en taches. Cette « poésie-plastique » naît d’un seul élan et se matérialise d’une seule manière, forme et sens se confondent.

 

L’Apocalypse est un texte de Saint Jean, écrit à la fin du 1er siècle. Son symbolisme exacerbé a inspiré nombre d’artistes de tous les temps, de Jérôme Bosch à Dali, en passant par Michel-Ange, Dürer, Gustave Doré ou Cocteau. C’est le dernier livre du Nouveau Testament, le livre de la révélation, où sont annoncées des visions prophétiques et violentes, l’avènement d’un Nouvel Age d’Or, le Jugement dernier, la chute de Babylone, la Jérusalem céleste, le Déluge. Le texte préexiste à la peinture qui devient interprétation, traduction. L’ordonnancement du texte sur de grandes feuilles de papier concentre le langage, le geste d’écrire et le regard dans une scène étroite, à proximité de la performance. Philippe Judlin affirme la qualité plastique radicale de l’écriture, les formes convenues des lettres éclatent, leur graphisme procède du sens des mots et y participe. Les lettres s’agglutinent sans souci des proportions ou de l’encombrement, de la disposition ou de la régularité, à la limite du lisible. Ce travail bouge aux frontières de ce que l’on considère étrangement comme les marges de l’art, quelque chose des œuvres de l’art brut, de Dada, de Justine Python, tout en intégrant le langage pictural contemporain.

 

Des façons de produire sans hiérarchie, une invention, une jubilation du plein, une écriture du bout du pinceau, un geste libre qui n’écrase pas la graphie comme simple instrument au service de la pensée et des mots, mais qui exprime et s’expose comme support du langage. Le corps des lettres est activé et pulse dans une main, un cerveau et un cœur, devenant un mouvement lyrique qui trouve dans son tracé l’expression d’une présence poétique, dans toutes ces œuvres.

 

Joëlle Busca

Philippe Judlin, Hors-champs, 2013, éditions érès, collection Po&Psy, 2013.

 

Jorje Amat a filmé Philippe Judlin peignant L’Apocalypse (exposée en 2011 à la Galerie Rec à Paris), sur le violon concert n°2 de Bela Bartok (You tube)

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