Jacques ANCET, portrait d’une ombre

 

Ancet-couv

 

« Il y a une ombre. On dit ombre, faute d’un autre mot. Pour donner forme à ce qui n’en a pas. On pourrait dire tout aussi bien compagnon – « ce latent compagnon qui en moi accomplit d’exister », écrivait Mallarmé. Mais ombre est moins net, plus évasif. Alors, faire le portrait d’une ombre ? Faire signe non pas vers une image déjà visible, mais vers ce non-visible qui peu à peu se trame aux lisières du visible. Vers cette chose qui passe et vous laisse dans la bouche comme une voix silencieuse. Une voix qui parle, pourtant, qui parle, même si vous vous taisez. Ce que dit cette voix, vous n’en savez rien. Vous ne vous y reconnaissez pas – vous vous y reconnaissez, peu importe. Il ne s’agit pas d’identité. Ou alors de cette identité obscure qui est une autre manière de dire qu’on ne sait rien. Qu’on est entre : entre ici et ailleurs, entre hier et demain, entre tout et rien. Entre, toujours, entre. Entre le jour, la nuit, ce qui vient, ce qui s’en va – et qui revient toujours. » (Jacques Ancet, 2010)

* * *

Extraits :

Le revoilà. Il raye l’iris d’un rai de lumière, secoue les feuilles, jette des poignées d’ombre dans le vert pâle. Il essaye des voyelles aiguës et parfois graves, refait un ciel plus lisse, plus tranchant. Un temps d’avant ou d’après. Il cherche. Il trouve. On ne garde dans les doigts que l’air de son passage. Quand il se tait, on écoute. Plus rien ne bouge.

 

Que dit-il qu’on n’a pas compris ? On a cru que c’était le vent, mais non. Il y a un brouhaha de paroles bruissantes, un désordre d’images et une lumière soudaine que traversent les ombres fuyantes. Que dit-il ? On a beau écouter, tendre l’oreille, c’est ailleurs qu’on entend. Dans un temps où chacun de ses mots est une nuit.

 

Il brille. Ou plus exactement, il miroite. On ne voit pas, on entrevoit, on ne voit pas. Une lueur, une presque voix. On est là au même endroit avec le chêne et la clôture, la montagne et le ciel. Très vite, on n’y est pas — on y est. Il dit … On va comprendre. La lumière bouge. Le vent tombe. On va le voir.

 

— On voit, oui. Mais quoi ?

— Ce qu’on entend.

— Comment ça ?

— Des images dans l’oreille.

— Dans l’oreille ?

— Oui, là où parle la voix.

— Et que dit-elle ?

— Ce qu’on voit.

 

Il revient, bien sûr. On croyait l’avoir perdu, mais c’est lui. Il est comme sur un bord. Á chuchoter ou à crier, sans bruit. Il se tient là, sur la tasse et ses reflets, sur l’éclat du carrelage, dans les couleurs, dans l’air qu’on respire. On l’entend dans le bruit du journal. On y voit mieux.

 

Sous la montagne, l’attraction de la nuit. Des racines sous l’arbre. Du vide sous l’espace. Sous les choses une force qui les rapproche, les serre. Un continu sans failles qui se referme. Et soudain, un souffle, une lueur, un rire. Ce pourrait être lui.

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