DÉCHARGES N° 157 : Roshan

Yves-Jacques Bouin

Des voix venues d’ailleurs

Alirezâ Rôshan

La photo accompagne le recueil de poèmes paru en Iran en 2011 et intitulé : « le livre du ʺn’est pasʺ ».

Rôshan (2011) - auteur 1 copieMa connaissance des poèmes d’Alirezâ Rôshan (né en 1977) s’est faite par le livre « jusqu’à toi combien de poèmes » édité par érès Po&Psy. Une feuille volante accompagnait le recueil de poèmes dans laquelle il était indiqué : « Le jeune poète iranien… vient de passer un mois en prison, à l’isolement, sans avoir pu bénéficier de l’aide d’un avocat… Dans le meilleur des cas [les] derviches sont condamnés aux coups de fouets et dans le pire à de la prison ferme ; leurs biens et locaux sont systématiquement détruits au bulldozer. [Le poète] est marié et père d’un enfant en bas âge. »…  (YjB).

Message du 12/11/12 à 13h48 De : « Alirezâ Rôshan » A : « Tayebeh »*

Objet : Bonjour, jusqu’à dans un an

Tayebeh,

Ils m’emmènent samedi. En prison. Ils ont appelé hier. À partir de samedi, et pour une année entière, je ne serai plus disponible.

(…)

J’ai aussi une demande. Après mon incarcération, si cela est possible, écris quelque chose au sujet des soufis et des mystiques et communique-le aux journaux de là-bas pour qu’ils le publient. Écris que moi, Alirezâ Rôshan, je suis un derviche Gonâbâdi. Descendant de Rûmî. Descendant de Sa’adi. Écris de quelle manière, dans les siècles passés, les gouvernants et les intégristes religieux ont réprimé les soufis et les ont assassiné de la façon la plus sauvage. Écris ce qu’ils ont fait à ‘Aynol-Qozât Hamedâni et comment ils ont mutilé Hallâj. Écris les propos des soufis et dis de quelle façon moi, mes frères derviches ainsi que les autres mystiques nous sommes réprimés par les despotes. Ils nous emprisonnent. Nous privent de travail. Nous exilent. Nous torturent. Nous infligent des blessures physiques et psychologiques. Ils détruisent nos lieux de prière. Mais ils n’atteindront jamais notre cœur ni notre âme.

C’est beaucoup demander…

Avec dévouement,

Alirezâ Roshân

 * Il me faut ici remercier chaleureusement Tayebeh Hashemi et Jean-Restom  Nasser, traducteurs de A. Rôshan, pour leur généreuse disponibilité qui a permis de réaliser cet entretien fictif ; Alirezâ Rôshan est, depuis plusieurs mois dans une geôle iranienne. Remerciements également à Danièle Faugeras et Pascale Janot, éditrices de « jusqu’à toi combien de poèmes » qui m’ont donné de découvrir le poète et m’ont ouvert la voie pour réaliser ces pages.

Si Alirezâ Rôshan est à n’en point douter, comme il le dit lui-même, le descendant de deux immenses poètes persans, Rûmî (le mystique) et Sa’adi (le moraliste), il est aussi un enfant de la « toile ».

C’est effectivement là que nous l’avons découvert, sur internet, à travers sa liste de partage qui comptait alors près de 3.500 abonnés. Il y en a maintenant plus de 10.000. Il n’avait jamais publié de poèmes hors de ce média où nous avons puisé et traduit ce qui allait devenir son tout premier recueil : « jusqu’à toi combien de poèmes ».

Alirezâ Rôshan est aussi un derviche, un derviche Gonâbâdi. Il s’occupait, à ce titre, d’administrer avec d’autres coreligionnaires le site web de la confrérie, site créé pour pallier l’interdiction faite par le pouvoir à cet ordre de publier quelque communication que ce soit.

C’est donc cette activité qui lui vaut à présent, comme à d’autres, de purger une peine d’un an de prison ferme. (Tayebeh et Jean-Restom).

Poèmes publiés dans la revue Europe

le poème

c’est l’instant de ta présence

lorsque tu pars

il s’écrit

*

on m’appelle

je dois partir

regarde-moi

comme lorsque je dois partir

hé moi !

laisse-moi

je dois partir

*

je m’étonne

avec tous ces cœurs que tu as ravis

que ton bagage ne soit pas plus lourd

*

sans toi

tout

revient à pleurer

même rire

*

ah si cette plume

pouvait écrire ton adresse

et non mon errance

*

la mer la montagne le ciel, non

c’est ta place vide que je contemple

*

mes bras

évoquent ta place vide

dans mon étreinte

Poèmes publiés dans par Po&Psy – érès, dans le recueil intitulé « jusqu’à toi combien de poèmes »

 

rester

est un état

entre venir

et

partir

*

ce n’est pas l’allumette

mais le chagrin de ton absence

qui allume ma cigarette

*

je suis parvenu

à out ce que je ne désirais pas

mais pas à toi

que je désirais

*

là où c’est toujours vide

c’est là

que tu te trouves

*

Nous voulions voir le vent

Nous avons montré

Le mouvement du rideau

*

elle est partie ?

donc elle était là

donc elle est

*

toi qui t’es perdue

tu sais où tu te trouves

tu t’es perdu quelque part

moi je dois chercher partout

*

combien faut-il que je sois nuit

pour que toi

tu sois lune ?

*

c’est le nuage qui s’en va

non la lune

n’aie crainte

*

dans chaque instant il y a un poème

le poème de ton absence

*

« où es-tu ? »

Voilà

Le premier discours amoureux

*

quand j’ignore où tu es

quelque route que je prenne

je suis dérouté

*

toujours

lorsque je veux écrire un poème sur toi

un autre poème me vient à l’esprit

toi toujours

tu es le poème à venir

Trois questions à Alerizâ Rôshan :

Yves-Jacques Bouin : Alirezâ Roshan, qui êtes-vous ?

Alirezâ Rôshan : Quand me verrai-je moi-même tel que je suis ? (Rûmî).

YjB : Votre poésie a trouvé des milliers de lecteurs grâce à  internet, ils vous suivent « à la trace de [vos] poèmes », comme vous le suggérez dans un de vos textes.

Alirezâ Rôshan : Sur internet, ce qui attire les gens les uns vers les autres -je suis désolé de le dire- c’est leur solitude. Ils ne trouvent aucun plaisir à l’extérieur. La poésie, comme tout le reste, n’est qu’un prétexte. Les gens ont besoin d’avoir des relations, de la tranquillité. Si cette tranquillité existait dans les parcs, les réseaux sociaux des parcs aussi verraient le jour. Internet c’est un peu comme les cafés du temps des Qâjârs.

Le peuple, au coucher du soleil, fatigué non par le travail mais par l’absence de travail, s’y rassemble pour se raconter mutuellement des histoires. Il y en a un là au milieu qui donne une attraction. Moi, je pense être ce bateleur. Tous savent que, pour passer le temps, je fais semblant de briser les chaînes qui m’emprisonnent. Je suis un montreur d’ours et pas plus. Nous, nous voulons vivre et nous nous agrippons bec et ongles au premier lieu où nous en distinguons le signe. Nous, nous ne voulons que vivre, sans autre intention. Mais bon. C’est comme si nous faisions quelque chose de mal. Dès lors que le fait de vouloir boire de l’eau est également

soumis à une demande d’autorisation, il ne nous reste plus de force. Je suis un être humain, comme tout le monde, il faut que je vive, et cela est simple et naturel. Nous nous sommes réfugiés dans ce cercle fermé, ce cercle étroit et triste du monde virtuel. Un cercle qui était alors moins trituré de toute part et dont à présent il faut aussi s’exiler.

YjB : La forme poétique brève est visiblement votre choix d’écriture.   Les poèmes sont lapidaires, coupant net, ils font mouche de manière étonnante. Quels sont les raisons qui ont présidé à un choix si radical alors qu’avec le thème de la relation amoureuse on s’attendrait à une certaine forme de lyrisme.

Alirezâ Rôshan : Au service militaire, j’ai vu un courrier administratif, envoyé par un colonel à son supérieur hiérarchique, qui m’a ébranlé. En une ligne – rien qu’une ligne -, avec les mots les plus simples, il avait opéré un tel miracle qu’il fallait le voir pour le croire. Puis j’ai compris que le style des courriers de l’armée avait été transformé par des gens de lettre. Notre prose est couverte de fanfreluches. Moi, j’étais las de ces fanfreluches. Comme quelqu’un qui porte un tas de colliers et de bracelets au tour du cou et des poignets mais qui le soir venu déplore ne rien avoir à manger chez lui. Ces deux choses ne vont pas ensemble. Une fois, j’étais assis avec un ami. J’avais écrit une chose dans laquelle je comparais le coucher du soleil au suintement du sang de quelqu’un à qui l’on avait coupé la tête. Mon ami a dit : « Il faut être fidèle au réalisme dans le vrai sens du terme ». C’était une parole tranchante et juste. Non que la métaphore soit une mauvaise chose en soi, non. Mais il voulait dire que j’avais cherché à émouvoir untel ou unetelle en écrivant le suintement du sang (et patati et patata) au parterre du soleil. J’aurais pu écrire : le soleil se couchait et le ciel se teintait de rouge. Bon, après je suis allé relire mes écrits. Je vu que (oh là là !) l’essentiel de ce que j’avais à dire tenait en trois lignes et que le reste relevait de la baliverne et de l’ornement. J’ai décidé de dire plus simplement. Et j’ai supprimé les apprêts. C’est comme pour l’homme. Il a besoin de vêtements mais le fait de ne pas en avoir ne lui enlève pas son statut d’homme. Jerzy Grotowski – un metteur en scène de théâtre – disait : l’homme nu est tout pour le théâtre. Pour le théâtre pauvre.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s