Dits et redits d’Abbas Kiarostami

 

Abbas Kiarostami, Des milliers d’arbres solitaires, éd. érès / po&psy 2014, 846 p.

par Fabrice Ribéry

 

 

On reconnaît généralement en Abbas Kiarostami, auteur, parmi tant de chefs d’œuvres, du Goût de la cerise (Palme d’or à Cannes en 1997) et de Close-up, l’un des plus grands artistes de la modernité cinématographique. On sait moins peut-être ses ambitions de poète, de photographe, ou de peintre, unité sensible d’une œuvre multiple.

Abbas Kiarostami est un humaniste de notre temps, sensible à la fragile beauté du monde, filmant des êtres aux actes obstinés, menacés en permanence d’un effondrement intime que seule la répétition des gestes permet de repousser.

Ses personnages apparaissent ainsi comme des Sisyphe à la fois dérisoires et grandioses de savoir affronter l’imminence de la catastrophe et la solitude.

David lutte contre Goliath, la vie continue, l’homme est un point dans le paysage, que le vent emporte.

Lire aujourd’hui les œuvres poétiques complètes d’Abbas Kiarostami éditées avec grand soin par les éditions Erès, accompagnées des travaux graphiques du franco-irakien Mehdi Moutashar (géométrie et métaphysique du carré), est une chance qui ne vous sera donnée qu’en mille exemplaires.

Faisant dialoguer de gauche à droite de la page textes en français et en persan, des milliers d’arbres solitaires est un bloc de plus de huit-cents pages, un voyage dans le blanc et le noir des écritures, un espace de méditation n’ayant pas peur du vide, ici bien plus créateur que destructeur.

On se souvient de ces somptueuses photos de cristaux de neige sur les pare-brise de voitures, utilisés tels des révélateurs, qu’exposait il y a quelques années la Galerie de France, rue de la Verrerie à Paris, et de ces cheveux isolés dans des prés recouverts de blanc qu’avait montrés le Centre Pompidou dans une confrontation féconde avec l’œuvre du cinéaste espagnol Victor Erice. Autant de gestes graphiques se confondant avec les signes d’un monde écrivant sa présence à la façon d’un calligraphe invisible.

La simplicité apparente des poèmes du maître iranien composés de courtes strophes uniques n’est pas sans rappeler l’éclat des quatrains d’Omar Khayyâm, poète de la fin de XIe siècle et du début du XIIe, ou la forme du haïku japonais que le recueil Avec le vent (P.O.L, 2002) nous avait fait rencontrer : « elle a accepté avec difficulté / elle a répondu avec amertume / elle est partie avec douceur » ; « au coassement des crapauds / je mesure / la profondeur de l’étang »

Abbas Kiarostami dit ainsi le monde dans l’évidence de son mystère transparent : « dans une maison / inhabitée / quelques allumettes humides »

On songe à ce vers de Rûmî (XIIIe siècle) : « Celui qui reste éloigné de son essence, cherche à rejoindre sa propre origine. »

Ces poèmes de trois fois rien font des mots le prolongement de l’œil photographique, des instantanés saisissant de façon définitive la soudaineté de ce qui apparaît : « à un croisement du bazar / quatre aveugles / un à chaque angle / avec des gains / plus ou moins semblables »

Marchant inlassablement, ne cherchant pas à opposer ville et nature, mais à sentir le mouvement de la vie en chaque circonstance, le classicisme d’Abbas Kiarostami, souvent élégiaque, est une façon d’être attentif au plus proche comme au meilleur de la tradition poétique orientale, horizon luxueux sous lequel abriter le tremblement des vers : « je laisse derrière moi toute une vie / en l’espace d’une seconde / je pleure sur moi-même »

Parmi les trèfles à quatre feuilles se cachent l’irrévérence, et l’humour : « un ivrogne / paisible / un imam / qui geint »

Ou : « dans mon dictionnaire / saucisson / et socialisme / se suivent »

La lune, l’abeille, les bourgeons, les mendiants, le vent, la pluie, la nuit, l’automne, les fleurs de toutes sortes, les jeunes filles cachées dans la rhubarbe, les putains rouillées, le vin à flot, les chevaux, les cailloux sont chaque fois un paysage renouvelé pour le voyageur solitaire fuyant la guerre et ses atrocités : « une balle / une cervelle / un jour »

Vision : dans le petit matin frais un pendu se balance.

Vision : un arbre isolé sur la pente.

Se suicider comme l’écrivain Sadegh Hedayat, cet astre au firmament du XXe siècle littéraire iranien ? Non, plutôt choisir l’exil, la contemplation, le goût du néant, une douce quête mystique.

Pour une mise en scène de Cosi Fan Tutte présentée au Festival d’Aix en 2008, Abbas Kiarostami avait filmé pendant des heures la mer dans les calanques de Cassis, parce que la nature est une chance. Dans une conversation avec Youssef Ishaghpour (Kiarostami, Le réel, face et pile, Circé, 2007) le cinéaste déclarait : « Pour moi, le seul amour qui chaque jour augmente d’intensité, tandis que les autres amours perdent de leur force, c’est l’amour de la nature. »

Il n’est pas si facile de disparaître, quand l’Histoire ne cesse de cogner à la vitre, et d’habiter poétiquement le monde en toute simplicité.

Mais, écoutez ça : « je ne sais si / je dois remercier / ou accuser / qui ne m’a pas / appris la nonchalance »