Fureur à Fukushima

 

HIPPOCAMPE, avril 2016, Fureur à Fukushima

Ryôchi Wagô : Jets de poèmes dans le vif de Fukushima

(traduit du japonais par Corinne Atlan, éd. érès / po&psy, 300 pages, 25 €)

 

Le 11 mars 2011, une triple catastrophe frappait la région de Fukushima : un séisme violent, un tsunami dévastateur et l’explosion de trois réacteurs d’une centrale nucléaire. Tragédie humanitaire dont le bilan est effroyable : plus de 18000 morts, 8666 disparus, 340000 déplacés. La zone irradiée de 1800 km2 exposait les populations et l’environnement à une contamination dangereuse, à des maladies aggravées, provoquait en masse des dépressions et des suicides, etc. La panique est fortement alimentée par la présence de 15 réacteurs en activité dans la baie de Wakasa, concentration parmi les plus importantes du monde. Confiné au milieu des gravats et des répliques sismiques, le poète Ryôchi Wagô, au lieu d’évacuer sa maison, reste chez lui comme un asura (démon) : « Nous sommes arrivés à un point de non-retour ». Mais convaincu que les mots ont un pouvoir, chaque nuit, il met en ligne des poèmes-tweets : « Je veux écrire l’espoir […] Ne pas renoncer à Fukushima, vivre Fukushima. » Et de nuit en nuit, du 16 mars au 26 mai 2011, il ponctue ses séries de messages poétiques d’une même note d’optimisme : « Il n’est pas de nuit sans aube. » Mais en marge, le bilan des pertes humaines est revu chaque jour à la hausse. Dans cette épreuve, son angoisse est accrue par la multiplication des répliques : « L’ampleur des ondes transversales est toujours énorme. J’ai l’impression de chevaucher une bête. Si la terre est le dos d’un cheval, alors nous sommes des cavaliers. De tristes cavaliers. » Le poète gagne toujours de nouveaux lecteurs sur son blog tweeter qui font écho à sa création en direct. Jets de poèmes sur le vif de Fukushima rend compte de cette expérience d’écriture singulière. 

Ce qui frappe d’abord le lecteur de l’ouvrage, c’est l’obstination du poète à refuser l’anéantissement de la mémoire collective locale : « Les vagues auront beau venir mugir tristement sur les décombres, elles n’éroderont pas le passé. » Des métaphores hyperboliques soulignent à la fois la douleur et la colère du poète : « nos cœurs ne sont plus qu’un vaste océan de larmes. » Ou bien il décrit ses réactions physiques incontrôlables : « Je me suis roulé par terre de rage comme un enfant capricieux. » Le désastre lui-même fait image avec la couleur des eaux. Le tsunami fut une immense vague noire et depuis la catastrophe les canalisations sont perturbées : « l’eau de la baignoire reste rouge. » Des ténèbres océanes à la pourpre du sang répandu ! Celui qui ne reconnaît plus son environnement ne se reconnaît plus lui-même : « J’ai revêtu un autre moi. » Le trouble de la situation renvoie le poète à la mort de son grand-père captif en Sibérie pendant le second conflit mondial : « moi, je réfléchis, prisonnier d’une plaine irradiée. » Les mots eux-mêmes deviennent décombres parmi les décombres : « Mon pays natal est un crépuscule. » Mais, le poète continue de vivre, résolument, « même à petit feu. » Le lait, symbole de vie, est déversé dans des fosses creusées près des étables : « marécages de lait. » Les vaches sont conduites à l’abattoir et toute la production de légumes est détruite. La menace du plutonium est la plus terrifiante : « De toutes les matières connues, je crois que c’est la pire. De la plante de nos pieds coule une sueur froide. »

Ryôchi Wagô compare sa mission à une lutte contre la puissance démoniaque de l’énergie : « Un jour je te mettrai à genoux, démon. » Paradoxalement, dans ce contexte surnaturel, les hommes semblent résignés : « Nous sommes des spectres. Voitures spectrales. Personne au volant. Et pourtant, tout le monde fait la queue bien sagement. » Cependant, il suffit des arbres en fleur, du chant d’un rossignol, pour que ce spectacle « d’une beauté indescriptible » redonne un élan vital : « Même en sachant leur disparition prochaine, ils ont dispersé tous leurs pétales au vent… » La diffusion obsessionnelle des images du tsunami réactive la terreur : « Une vague noire qui aspire tout, recouvre tout. L’instant présent devenu menace. Par centaines, par milliers. Images en boucle sur l’écran. Le présent qui montre les crocs […] Ce noir déferlement de la nature. » Conséquence scandaleuse, les populations irradiées sont discriminées. On craint de les approcher : « Nous n’avons commis aucun crime. » Elles sont pourtant regardées comme pestiférées… La colère alors atteint son paroxysme : « Dans la nuit noire de la plaine de Fukushima, j’irai, à la vitesse de ma rage. » Comme dans tous les mouvements de panique, des rumeurs intoxiquent le champ de l’information. On ne sait plus démêler le vrai du faux. On parle « de nuées entières de papillons d’une nouvelle espèce, inconnue jusqu’ici. » Et, plus étrange encore, les crabes irradiés « marchent droit » ! Ces rumeurs ne seraient-elles pas un signe évident de l’échec des hommes et de leurs orgueilleuses entreprises : « Pas de doute, c’est le cosmos qui nous condamne. La terre est en fureur, Fukushima est en fureur, le destin est en fureur… » Enfin, conversion sinistre, emblématique du retournement des destinations fonctionnelles « le terrain de base-ball […] sert de crématorium […] Balle blanche. Boule de notre cœur qui n’en finit pas de rouler. » Ces jets de poèmes s’achèvent en cris de plus en plus rageurs, à l’oreille du démon, sous forme anaphorique : « rends-moi mon âme, rends-moi mes rêves, rends-moi Fukushima, rends-moi ma vie, rends-moi ma ville, rends-moi l’odeur des herbes… »

Ryôchi Wagô, témoin et acteur d’un renouveau possible aussi désespéré qu’obstiné dans la zone de Fukushima, pour les décennies à venir, s’adresse en poète au plus grand nombre et prouve que la force des mots peut rivaliser en lucidité avec les lumières aveuglantes de la science quand celle-ci ne répond plus au principe impératif de précaution… Dans l’urgence, la question controversée du nucléaire est entrée en poésie…

 

Michel MÉNACHÉ

 

 

 

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