Hippocampe n°23, octobre 2015, Thierry Gillybœuf « lentement émerge le vrai » Olav Hauge, Bateau de papier

Dans un bel et sobre écrin bleu, les éditions Érès – à qui l’on doit de pouvoir lire enfin toutes les Voix d’Antonio Porchia – proposent, à travers une trentaine de poèmes couvrant trente années d’écriture, de prendre la pleine mesure de l’une des grandes figures – méconnues en France – de la poésie norvégienne : Olav Håkonson Hauge (1908-1994). Ce traducteur autodidacte de Bashô, Thoreau, Yeats, Whitman, Char, Bachelard, Celan, Dickinson ou Baudelaire, n’a guère quitté les fjords et les hauts-plateaux du Hardanger, où il prend soin de ses pommiers et écrit quand le lui permettent ses crises de schizophrénie. Surnommé le “jardinier d’Ulvik”, le village où il a passé le plus clair de son existence, il est, comme son compatriote Tarjei Vesaas, habité par cette nature épurée et sauvage qu’il reçoit chaque jour en offrande et dont il se fait l’interprète incantatoire, le scalde panthéiste :

 

Je regarde un vieux miroir

 

D’un côté, le miroir.

De l’autre, une image du jardin d’Éden.

Drôle d’idée qu’a eue

le vieux maître verrier.

 

Il convient de souligner le soin apporté par les éditrices, Danièle Faugeras et Pascale Janot, à l’objet-livre : des doubles pages pliées et brochées, où la traduction française et le texte original en regard côtoient une photographie de fjords prise par l’“artiste marcheuse” Sandrine Cnudde qui, tout un mois durant, a sillonné tous les sentiers dont la demeure du poète norvégien est l’épicentre. On pénètre dans ce livre conçu pour épouser les plis synclinaux ou anticlinaux des paysages dont Hauge transcrit l’indestructible fragilité, à travers l’herbe, un oiseau de passage ou une simple fleur, comme dans un paysage qui se dérobe à mesure qu’on croit s’en approcher :

 

La rose sauvage

 

On a chanté les roses,

moi je veux chanter les épines

et la racine – celle qui s’agrippe

fort à la montagne, fort comme

la main d’une jeune fille maigre.

 

Chambre d’écho d’un silence gorgé de vie, la poésie de Hauge est attentive aux éléments les plus insignifiants dans une nature où affleurent à vif les forces telluriques originelles. Ainsi de l’herbe verte au petit matin quand “la joie tambourine sur son bouclier de cuivre” et qui ne redoute pas “de tomber sous la faux” qui “chante en silence” tandis que “mes pensées coulent à flots”. Le “fou d’Ulvik” devenu le “sage d’Ulvik” fait ainsi figure de poète chinois septentrional qui scande les cycles de la nature. Olav H. Hauge est un passant autant qu’un passeur, et c’est la fuite et l’élan de l’existence humaine sertie dans la mythologie et le cosmos qu’il appréhende et délivre :

 

Le mot

 

Un mot

– une pierre

dans une rivière froide.

Encore une pierre –

il m’en faudra d’autres

si je veux traverser.

 

Le poème est à la fois gué et guet, posté en vigie “sur un bateau de papier” qui vogue au milieu “des étoiles / et des gouffres bleus”.