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Réunies en recueil, les fulgurances poétiques de Ryôichi Wagoô expriment son désespoir après la catastrophe nucléaire dans sa ville natale.

Par ARNAUD VAULERIN, correspondant de Libération au Japon

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Le premier jour, il a écrit 38 messages, 38 fioles jetées a la mer numérique de son immense solitude inspirée. L’Archipel vacillait et se préparait à l’anéantissement nucléaire. Ryôichi Wagô s’est mis devant son écran d’ordinateur et a entamé, sans le savoir, la chronique crépusculaire et inattendue de la « fin de Fukushima, de la fin du Japon ».  Nous sommes le 16 mars 2011, cinq jours après le grand tremblement de terre du Tohôku et de la vague noire du tsunami. La centrale de Fukushima Daiichi explose et crache des fumées radioactives. Au fil des heures, l’accident redoutable vire a la catastrophe incontrôlable. Les habitants sont évacués dans l’urgence. On le saura plus tard, mais les autorités envisagent alors le déplacement de 50 millions de personnes pour fuir le nuage radioactif. Le pays titube au bord du précipice.
Enfant de Fukushima ou il est né en 1968, Ryôichi Wagô décide de rester et de scruter le « visage nu de notre catastrophe ». II a placé sa femme et son fils a l’abri et revient vivre en témoin immergé dans le chaos apocalyptique des répliques incessantes. II décoche un premier tweet qui résonnera tout au long de ce feuilleton poétique a la fois incarné et existentiel. Un message qui a valeur de feuille de route vers l’ineffable, comme le fil conducteur d’un récit à l’urgence désespérée.

 

Elégance

« Nous sommes arrivés au point de non-retour. Je veux écrire comme un asura ». Wagô s’imagine en asura, ces démons que l’on trouve dans la mythologie hindouiste et bouddhique, défiant les dieux, engagés et actifs. II y a d’abord chez lui une certaine élégance dans la contemplation désolée de l’abîme. « Nous sommes pareils à des voyageurs dans une lande sauvage battue par les vents, sur le point de perdre leurs précieuses sandales de paille. » Que faire quand il ne reste plus rien, quand tout semble condamné et quand la vie équivaut à celle d’un « prisonnier isolé dans sa cellule » ? En poète et professeur de japonais, Ryôichi Wagô retourne à l’essentiel : « Je me tiens l’esprit vide face aux décombres des mots. » Les mots pour trouver le chemin d’une vérité, d’une survie, d’une forme de liberté, car « il n’est pas de nuit sans aube », écrit Wagô. Cette phrase revient en boucle, en rythme pour combattre les pleurs, la peur, l’étendue des ténèbres, le froid. Wagô compose parfois en musicien son précipité lucide d’un réel peuplé de visions, de souvenirs, d’images et de fulgurances déstructurées : l’eau rouge qui coule de son robinet, l’apparition de la lumière à un lampadaire, le retour des spectres, l’errance des animaux abandonnés, les feuilles blanches sur le bureau de son fils ou le « visage effrayant de l’air que nous respirons ». Et les scansions reprennent autour des certitudes d’un enfant, du comptage des morts du tsunami, de la pluie silencieuse et d’une « sueur froide qui coule dans nos esprits ». On entend le hennissement des chevaux dans la plaine et les berceuses chantées par les mères. Les mots sont un refuge chez Ryôichi Wagô et ses tweets des éclats de survie, des échos du chaos, des pulsions textuelles. Ils s’entrechoquent, s’isolent.

Échappatoires

La typographie de ces Jets de poèmes chamboule la syntaxe, crée des espaces, fomente des instants poétiques et déclamatoires qui sont autant d’échappatoires à la logique et à la phrase, à l’enfermement
et à la solitude. Comme une prise d’autonomie dans un monde qui se dérobe. Ryôichi Wagô est immergé dans ce pays qui est celui de la langue japonaise, de la langue maternelle. Il sue, il pleure, il crie et murmure au creux de la nuit. Il s’excuse, s’épanche, pense à ses proches, à ce « tu » qui est autant l’autre – le fils, le père, la femme aimée – que l’enfant qu’il fut. Il est nourri de ses souvenirs, du « parfum du vent de Fukushima au début d’un été éclatant », comme du « froid paisible des hivers sans neige de Minamisoma ». Il implore. « Ne manquez pas de revenir à Fukushima. […] Continuez à vivre, je vous en prie. »

Ces Jets de poèmes ont fédéré des milliers de Japonais qui se pressent à ses lectures et à ses performances publiques. Ryôichi Wagô est aujourd’hui suivi par plus de 26700 personnes sur Twitter. Pendant deux mois et demi, il a tenu la chronique d’un désastre à venir. À la fin de son recueil, il a retrouvé une petite noix qui avait survécu au grand naufrage. Elle était au milieu des livres, des mots.

 

RYÔICHI WAGÔ
JETS DE POÈMES.
DANS LE VIF DE FUKUSHIMA
Traduit du japonais par Corinne Atlan.

Erès, coll. Po&Psy a parte, 302 pp., 25 €.

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