ICI-é-LÀ : Ancet

Les travaux de l’infime, de Jacques Ancet

Par Ici11 décembre 2012
Classé dans : recueil

Avec « Les travaux de l’infime » paru dans la nouvelle collection PO&PSY in extenso, les Éditions Érès proposent des textes d’auteurs précédemment édités dans la collection PO&PSY en les restituant dans l’ensemble plus vaste qui les a vus naître (recueil thématique intégral ou œuvre poétique complète).
Avec sa jaquette en papier calque recouvrant  la couverture ornée d’un dessin d’Alexandre Hollan, le livre offre une belle présentation. Il  est composé de trois grandes parties, les travaux de l’infime, portraits sans visages et pour ne pas finir où une même écriture témoigne tout au long des poèmes d’un univers perçu comme insaisissable.
Le poète, semble-t-il, ne sait rien du monde dont il soupçonne pourtant les beautés. Il quête, recherchant les signes qui raviveraient ce monde et le métier de vivre. Avec Jacques Ancet, le poète redeviendrait-il un voyant ? Mais ici un voyant du réel découvrant au-delà des choses nommées un univers plus grand que le regard ne le laisse à penser. Le poète questionne le monde qui l’environne. Dans un va-et-vient continuel, il fouille un espace lové entre la réalité visible et celles qu’il pressent. Tout se mêle alors. Concret et pensée. Présent et passé. Réalité et désir. Le poète œuvre avec ses travaux de l’infime dans tous les interstices possibles. Il met à jour ces trésors de l’intime, ces petites choses infimes qu’il ressent, pensées et visions imperceptibles au premier abord  mais qui se révèlent pépites par-delà son regard. Il recherche jusque dans l’échancrure des paupières les beautés de ce monde. Et la beauté surgit,  parfois même comme une blessure, dans une brièveté qui laisse soudain orphelin d’une extase.

            Il voudrait s’y glisser, entrer dans l’éblouissement. Mais comment avec son corps ?

Dans le premier ensemble éponyme au titre du livre, des étapes de la survenue du poème semblent décrites à mesure que l’on progresse dans sa lecture. D’abord,  avec la première partie qui pourrait renvoyer à l’état d’attente que le poète éprouve avant l’écriture du poème. Une atmosphère de vacuité et d’attente s’en échappe durant laquelle les mots s’apprêtent à surgir au poème. L’alchimie du poème semble en œuvre. Alors la venue des mots se précise. Leur évidence apparaît dans l’incertitude et les tâtonnements : le surgissement lent du poème est en cours.

           Brusquement le brouhaha des voix se tait. Le silence est un éclair immobile.

Et le poème s’impose sans dire ce qu’il est vraiment, un mystère parfois incontournable pour le poète.

           Personne ne sait. Ni l’ombre entrée sans qu’on ne l’ait vue, ni la voix qui s’obstine à épeler le jour.

Puis, il surgit dans ses éclats de lumière.

          Dans l’éblouissement, toujours. Malgré l’obscur qui s’accumule. Les étincelles sur les cils et les objets, des formes de feu qui se confondent.

Dans « Portrait sans visages » qui regroupe sept ensembles comportant tous dans leur titre le mot portrait, le poète semble rechercher des ombres. Qui sont-elles ces ombres que le poète croise, qu’il croit apercevoir puis qui s’effacent soudain au moment où il est prêt à les reconnaître ? Peut-être des disparus qu’une mémoire obstinée n’oublie jamais et qui hantent dans des flous d’imprécis les visions et la pensée du poète. Portrait pour un silence semble avoir été écrit autour de la figure absente de Henri Meschonnic dont un vers, extrait de Puisque je suis ce buisson, est placé en exergue.
La lecture des poèmes fait apparaître des paysages intérieurs, des territoires imprécis où chaque signe tangible disparaît en des lieux nés de l’imaginaire et du désir du poète. Les tableaux d’Alexandre Hollan accompagnent avec justesse ces clairs-obscurs de leurs emmêlés de traits, de brumes grises ou de lignes esquissant des cartographies de territoires intimes. Ce que cherche le poète est peut-être lové là, dans le flou de ces brumes d’où tout peut jaillir soudain,  la beauté même que le poète espère.
Du noir, du blanc ou de la lumière… De la présence puis de l’absence ou des ombres… Il y a le son des voix qui brusquement fait place au silence… On croit saisir ce qui s’échappe mais soudain tout devient  insaisissable.

          On voit ce qu’on ne voit pas mais qui est là dans cette présence qu’on sent si proche.

Chaque chose se dérobe, s’efface, s’amenuise. Tout dans ces poèmes – en quête – est sur un fil. Le fil d’un réel qui s’infiltre par l’imaginaire du poète pour tenter de montrer ce que l’on ne voit pas mais qui cependant existe au-delà de la perception de nos sens. Ce sont ces interstices, ces limites impalpables que les poèmes en prose traversent, questionnent et découvrent jusqu’à la beauté possible. Ici la poésie fouille l’espace infime de territoires occultés en repoussant leurs limites à l’extrême. La voix creuse ces territoires,  en repousse les bords, tente de les élargir. Car elle sait que ce qui n’a pas été nommé n’existe pas. Jacques Ancet devient tour à tour aventurier de l’imaginaire, archéologue, explorateur de nouveaux territoires. Il œuvre à agrandir le réel en débusquant l’infime qu’il tente de nommer pour que – peut-être ? – nous puissions mieux y vivre.

Dessins d’Alexandre Hollan, Éditions Érès, ISBN : 978-2-7492-3331-4, 2012, 312 pages, 18 €

Par Hervé Martin

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