ICI & LÀ , octobre 2013

 

Le blues du coquillage, de Hanne Bramness / Hors champs, de Philippe Judlin / Secondes de Yannis Ritsos.

par Hervé Martin

 

Trois livres  viennent de paraître aux éditions Érès : le blues du coquillage de Hanne Bramness, secondes de Yannis Ritsos et hors-champs de Philippe Judlin. C’est toujours un plaisir que de tenir entre ses doigts un livre de la collection PO&PSY. Et souvent une surprise que de découvrir leur conception et leur pagination. Parfois, un livre avec des pages non reliées et rassemblées entre les rabats d’une chemise faisant office de couverture, comme c’est le cas pour le blues du coquillage qui rassemble  poèmes courts et images dans des feuillets qui alternent dès l’ouverture du livre.

https://i2.wp.com/www.biblioblog.sqy.fr/ici-e-la/files/2013/10/hors-champs-de-Philippe-Judlin.jpg

De la même façon, la surprise en cette forme donnée au livre se poursuit avec Hors-champs. Ses pages non brochées rassemblent des poèmes et des encres sombres aux formes picturales hétéroclites et au graphisme rappelant l’enfance.

l’enfant fait de sa joie
 un fragment d’ivresse
la terre tournoie sous ses pieds

On songe à des graffitis que l’on pourrait trouver sur des cahiers d’écoliers ou sur des murs urbains. Face picturale de la page, ces écritures hésitantes reproduisent le court poème, inscrit au verso du feuillet, en une calligraphie qui ajouterait par la distorsion des mots un sens supplémentaire au poème.

la torsion du mot
à l’objet
éparpille ce qui doit être dit

le blues du coquillage de Hanne BramnessLes mots et les vers ainsi diffractés dans une graphie imprécise se mêlent aux pigments sombres des encres.

l’éclair tisonne le ciel noirci…

L’écriture surgit et la poésie a peut-être un pouvoir révélateur, même si :

dans un bruit blanc
se disloquent les heures retenues de la nuit
le réel est là
sans image

Le livre reposé le lecteur s’interroge. Qu’est-ce qui préexiste de l’écriture ou de la peinture à l’existence de ces pages ? Le poème comme une quête ne serait-il  abouti qu’au coût de la distorsion de son écriture laissée ici à l’invention ou au  hasard, du mouvement des mains et de l’inconscient?
À l’issue de l’opuscule on ne peut toujours le dire mais le questionnement que ces pages font naître demeure et justifie déjà ce livre inattendu.

Secondes de Yannis Ritsos, proposé en version bilingue grec-français, est inédit dans cette traduction française de Marie-Cécile Fauvin. Il est le dernier des quatre recueils publiés par le poète en 1999 à titre posthume. L’éditeur nous précise que le poète était déjà aux prises avec «  le sombre soupçon que cet été sera le dernier » lorsqu’il a écrit ce poème entre août 1988 et janvier 1989. Dès le début du livre on découvre rapidement un des vers indiquant objectivement la sombre orientation de leur écriture à l’approche de la mort. Comme en des clairs-obscurs l’avenir est ici pressenti  avec une tristesse et une fatalité  acceptée :

si tu disais « demain »
tu mentirais.

Yannis Ritsos en isole les symptômes, comme la vacuité du monde qui s’annonce,

Ils sont partis, les uns en bateau
les autres en train

la carte au mur est vide.

Ou  par l’effacement du temps et de ses espaces qu’il ressent

Ils ont cherché toute la nuit avec des lanternes.
Ils ont laissé au port les noyés.
Ils ont embarqué les chevaux. L’horloge de la Douane
n’a pas d’aiguille.

Le désir même s’affadit et s’estompe,

Pierres peintes,
Beaux visages, beaux corps.
Ils t’indiffèrent.

Cependant le poète mène une lutte intérieure et recherche des raisons d’espérer

La nuit parfois, encore aujourd’hui,
un rossignol me somme
de dire à nouveau « oui ».

mais semble à nouveau prêt à renoncer

….
Mon dernier sou
est tombé dans les galets blancs.
Je ne baisse pas pour le ramasser.

Ainsi Yannis Ritsos erre dans ses sentiments ambivalents entre le renoncement et la lutte

Où que tu ailles, la mort
marche sur tes talons.
Tu te retournes un instant et tu lui montres
une fleur ou un poème
et la mort s’en va.

Le livre illustre ce dernier combat que livre le poète. Les poèmes en marquent les étapes comme autant de territoires perdus ou regagnés aux champs de l’espérance et de la vie :

Il ne rend pas les armes, il  s’efforce d’opposer
quelque chose de beau à la nuit qui vient.

Yannis Ritsos pressent que la fin est proche et transmet dans les poèmes ses états d’âme qui alternent d’une face sombre à celle où parfois  brille faiblement un falot dans un ciel d’espoir.
C’est un livre poignant autant par la simplicité du langage employé que par le dévoilement de l’homme face à lui-même d’abord et à son avenir proche. Le livre est un miroir où les poèmes font échos, sans manière ni artifice, à sa vie intime et profonde.

Nous revenons à ce que nous avons quitté,

N’ayant plus personne à tromper,
surtout pas nous-mêmes.

Secondes est un texte touchant qui nous fait percevoir dans la clarté des poèmes la solitude éprouvée par Yannis Ritsos à l’approche de son dernier rivage.

 

le blues du coquillage, Hanne Bramness, ISBN 978-2-7492-3734-3, été 2013, non paginé, Éditions ERES , Collection Po&psy

hors champs, Philippe Judlin, ISBN 978-2-7492-3842-5, juin 2013, non paginé, Éditions ERES , Collection Po&psy

Secondes, Yannis Ritsos, Éditions ERES, Collection Po&psy, ISBN 978-2-7492-3841-8, juin 2013, 96 pages

Par Hervé Martin

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