La mémoire des branchies, Eva-Maria BERG

 

par Marilyne BERTONCINI

pour Recours au poème n° 173, 21 mars 2017

Eva-Maria BERG, La mémoire des branchies, traduit de l’allemand par Inge KRESSER et Danièle FAUGERAS, photographies de Jacqueline SALMON, édition bilingue, PO&PSY érès, 86 p., 10 euros, livret non paginé sous emboîtage.

Du boîtage vert qui le protège, et dont le titre intrigue, on sort le livret blanc – pas plus grand que la paume d’une main – comme on ouvre un fruit de mer . Dédié à « mon amie Patricia Fiebig », La Mémoire des branchies parle à une interlocutrice dont le premier poème indique qu’elle « aurait aimé » le vent de mer qui accompagne ce voyage, accompli par le lecteur en compagnie de la poète, dont la voix ici assourdie, par bribes, dans sa mémoire, sans doute – nous emporte, en mer pense-t-on, accueillis que nous sommes par la photographie aux gris doux de Catherine Salmon.

On croit y deviner une maladie, à l’évocation répétée du cœur, ou d’une chambre – ou plutôt des fleurs, dans une strophe dont le champ lexical suggère l’hôpital et la mort :

« oui des fleurs dis-tu

un cimetière dans

la chambre ôte

le souffle

le manque d’oxygène

est multicolore »

Mer et mort se retrouvent ailleurs – mère est-on tenté de lire – et mémoire, de celle immémoriale « quelque part en mer / souvenir / sans humain / vague souvenir  » – qu’appelle l’énigmatique image de la mémoire des branchies (p.37), organe nécessaire « pour qu’on ne se noie pas / à la fin du poème ». Dans l’infini océanique du bruissement des mots, de « la haute plainte » chantant entre les vagues, l’absence de lieu et de repères, parce que la dérive en haute mer n’apporte nulle réponse à la première lecture, nous laisse dépourvus – parce que nous manque encore le système permettant de respirer sous l’eau des mots, de s’y trouver de façon osmotique :

« peut-être le lecteur commence-t-il

à découvrir mot à mot

à chercher une force

par sa propre voix

au-delà du texte

et d’un rivage ».

Invitation à la patience. A la relecture. Aussi. Comme le mouvement des marées, le flux et le reflux de la pensée, à l’écriture.

Ce voyage, sous les mots, au fil des déplacements de la poète (l’un des textes du recueil indique précisément Sanary-sur-mer, lieu d’exil d’écrivains allemands pendant la dictature nazie, où se trouve aujourd’hui une résidence d’écrivains) – emprunte aussi des routes, une rue ou un train … qui tracent des lignes dans le recueil – lignes de fuite, ligne de flottaison, horizons, « ligne sans fin », fluctuantes évocations sous la marée des mots, entre flot et jusant, qu’on lit, du regard – « comme si se reflétait / dans l’eau le mot ».

Plus qu’un voyage, en réalité, c’est une dérive sans but défini que nous propose la poète, dérive à laquelle se livre le lecteur consentant, et pour laquelle il lui faut patiemment acquérir, comme lorsque l’on nage, le souffle qui permet de ne pas s’asphyxier : le souffle – « atem » – qui est « aussi en soi / un mot / et cherche l’air dans une phrase ». Dérive d’une langue à l’autre, aussi, me semble-t-il, tandis que le regard passe du texte allemand à la belle traduction que je lis ( « ainsi la langue / fait les cent pas / sur le rivage  » dit aussi la poète) . Sans doute faut-il s’abstenir de chercher un sens caché, d’interpréter, mais bien plutôt cela, oui : flotter à la dérive, accepter l’impermanence, la fluidité du sens, dans une poésie ambulatoire qui est ce souffle même… et qui nous pousse – comme un esquif – hors du temps, dans l’analogie, l’empathie, qui fait que ce poème devient notre souffle court, à lire le rythme volontairement haché, notre souffle de lecteur-apprenti nageur de texte de haute-mer.

Car c’est aussi cela que nous donne à vivre la voix impersonnelle offerte par Eva-Maria Berg – la voix d’avant la personne même, le miracle d’une voix d’avant le temps des montres – car :  » les hommes / jettent tout/ dans la mer / neptune a / collecté / leurs montres / pour ses /descendants avant que / l’océan lui aussi / ne coule ».

Hors-temps, hors-lieu – (Eva-Maria Berg ne dit-elle pas à son interlocutrice « tu n’as jamais été / ici /pourtant tu es /dans cet espace /tu peux / déplacer /des images /du mur/ à l’air libre »), le poème qui boit les larmes-mots est océanique et il faut s’y plonger (pour y renaître, nouveau phœnix?) – dans la douleur « immuable » qui pourtant permet de

« trouver quand même

une fin

conformément

à son inachèvement ».

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