Le monde sous glucose

LE FEUILLETON D’ÉRIC CHEVILLARD

Humour rose, de Malcolm de Chazal, érès / po&psy princeps, 68 p.; 12 €.

 

Certains écrivains semblent dotés d’un appareil sensible hors norme. Nous pouvons douter qu’ils appartiennent au genre humain, ou alors seulement par leur mère. Seraient-ils pourvus d’antennes et de
palpes, d’un oeil-torche et d’un nez à facettes ? Il leur faut, c’est certain, des papilles gustatives et des bulbes olfactifs plus sagaces pour connaître ainsi le goût de la musique, le parfum de l’arc-en-ciel.
Leurs rapports non autorisés sur le monde déconcertent. Les choses les plus familières retrouvent dans leur regard tout à la fois leur incongruité et leur évidence primitives. Nous croyions avoir pressé le citron et raclé l’œuf, il nous restait pourtant à découvrir le poussin
du premier et à boire la limonade du second.
Est-ce sa formation d’ingénieur sucrier qui disposait ainsi Malcolm de Chazal (1902-1981) à distiller le matériau brut du monde, son sable et son ciel, à précipiter l’essence des choses dans de courtes formules ou des micro-poèmes, comme il eût enfermé leur génie dans une bouteille ? Leur génie ou le fœtus à cinq pattes des conceptions prodigieuses – le caoutchouc des organes n’ayant rien
pour effaroucher le sens plastique du poète mauricien.
Sens-plastique (Gallimard, 1948), tel est le titre du volume qui révéla Malcolm de Chazal en France et qui enthousiasma aussi bien les surréalistes que Bataille, Ponge ou Dubuffet. Il s’agit d’une
somme de milliers d’aphorismes ou de décrets poétiques dont Jean Paulhan souligne très justement dans sa préface « l’outrecuidance » : « Le gris est le cendrier du soleil», «L’œil a tous les gestes du poisson ». L’ensemble forme un traité sensible du monde qui nous est dévoilé par éclats d’une incroyable netteté, comme un bombardement d’éclairs. L’analogie est le mode de connaissance privilégié du poète. Il tend des fils d’araignée entre les choses. Une certaine candeur sans doute favorise cette approche absolument
désinhibée, affranchie de toute science et n’obéissant qu’à cette logique sauvage qui orchestre aussi les coïncidences.
Malcolm de Chazal écrivait tous azimuts. Traités d’économie, essais, romans ésotériques, il est l’auteur d’une centaine de livres qui, pour certains, n’ont jamais quitté l’île Maurice. Paraît aujourd’hui et
pour la première fois en France Humour rose, recueil de poèmes brefs, proches du haïku par la forme, écrits entre 1940 et
1949, dont une partie cependant fut reprise dans Poèmes (Pauvert, 1968) et qui annoncent l’autre grand livre de Chazal, Sens magique (1957 ; Leo Scheer, 2014).
Tous ces poèmes illustrent parfaitement la manière péremptoire du poète, qui affirme et même assène ses vérités comme un tyran ses oukases : « L’ombre/Est/La valise/De l’espace », « La dernière/
Sensation/Du pendu/ C’est qu’on/Lui arrache/ Les pieds ». La disposition sur la page de ces sentences verticales accentue
cet effet d’oracle. C’est dit et cela ne souffre nulle contestation : « L’œuf/Est/ Tout/ En mentons ». Mais que redire à cela? L’œuf n’est-il pas effectivement tout en mentons ? Attention, Chazal ne prétend pas que l’œuf ressemble à un menton. L’œuf ne ressemble pas à un menton. Non, il remarque que l’œuf est tout entier constitué de mentons, d’une suite ininterrompue de mentons qui finissent par former ce bel ovale rasé de frais. Bien entendu, on ne fracture pas le réel si bien verrouillé par les classifications, les taxinomies et les grammaires sans un peu de brusquerie. Malcolm de Chazal pourrait sans doute être condamné pour effraction. Mais, une fois dans la place, c’est le cambrioleur qui remplit la penderie
et le coffret à bijoux: « La robe/ Éternuait/ Dans/Ses volants », « La bague/Se mit/ Le doigt/ Dans/ L’Œil ». Citons encore, de Sens magique, cette fois : « Le miroir/Est l’éternel/ Badaud »,  « La chaise/Se croit/ Toujours/ Le principal/ Personnage/Assis », « La louche/ Étonnée/ Crut avoir/ Touché/ Un sein/Dans la soupe ».
À la fois, les visions de Malcolm de Chazal nous sidèrent – elles sont celles d’un homme singulier – et elles nous frappent par leur justesse, flagrantes comme la foudre. C’est donc que nous n’étions pas si bien rassis dans le sens commun. Tout s’éclaire. Comme l’écrivain allemand Arno Schmidt (1914-1979), Malcolm de Chazal ne sépare pas la perception de la conception. Elles sont simultanées.
L’idée frissonne. La sensation s’énonce. « Le vert/ Est/ La chaleur/ Du printemps/Et/ La froidure/De l’été », « Le pont/Ne savait/Plus/A quel bout/Etait/ Son présent/Et son passé. »
Humour rose, ce titre surprend. En effet, on ne trouve pas dans cette poésie le caractère nécessairement forcené ou volontariste de l’humour. Celui-ci est plutôt chez Chazal une conséquence presque
fortuite de ses formulations à l’emporte-pièce, parfois même franchement cavalières. Chazal est un poète indiscret. Son humour naît de la stupéfaction de la chose elle-même, surprise nue à sa toilette. La forme n’est jamais qu’un voile transparent pour l’écrivain mauricien(qui fut également peintre). Tous les phénomènes, les objets, les sensations sont les événements et les éléments d’un récit, de cette grande phrase pleine de péripéties et d’aventures où s’invente le monde et qu’il nous donne à lire pour la première fois. •

%d blogueurs aiment cette page :