Le NOUVEAU RECUEIL

 

Les « voix » multiples d’Antonio Porchia

par Yves Humann

 

L’édition intégrale des « voix » d’ Antonio Porchia sous le titre Voix réunies (parce qu’elles sont enfin toutes réunies en français) est assurément un véritable événement pour la littérature, même s’il n’occupera pas la prochaine « rentrée littéraire » !

Voilà quelque semaines, Porchia n’était pour moi qu’un nom, et je suis reconnaissant envers Danièle Faugeras, sa traductrice et directrice de la collection « Po&Psy in extenso » aux éditions Erès, de mettre son oeuvre à disposition des lecteurs français dans une traduction et un volume bilingue sobres et beaux, illustrés par le graphisme de Martine Cazin.

Il convient d’abord de ne pas se laisser impressionner par l’épaisseur du volume. Chaque page ne contient qu’une sentence (une voix), en français et en espagnol, et l’ouvrage ainsi conçu est appelé à devenir le livre de chevet par excellence. L’originalité de l’oeuvre de Porchia (qui est l’oeuvre de toute une vie) c’est qu’elle tient dans ce seul volume. Ce qu’il appelle « voix » nous pourrions aussi l’appeler « sentences ». Et chacune de ces voix est un condensé de paradoxes et de poésie, de surprise, d’étonnement, d’inquiétude et de perplexité. Chaque sentence déroute, détourne des voies balisées des pensées convenues. Chaque voix dévoie. Et si Porchia a finalement peu écrit, l’extrême densité spirituelle de ces écritures courtes révèle l’intensité d’une vie et d’une pensée assurément indissociables. Ce qui lui valut l’admiration d’un Henry Miller ou d’un Jorge Luis Borgès qui a vu en lui un être « en disponibilité de penser », « un homme solitaire, lucide et conscient du singulier mystère de chaque instant ».

Né en 1885 en Calabre, aîné de 7 enfants, il émigre en Argentine en 1902, après la mort de son père. Ses Voix connaîtront une première publication en Argentine, discrète mais avec une diffusion souterraine persistante. Elles seront publiées en France par son découvreur, premier traducteur et admirateur, Roger Caillois (« j’échangerais contre ces lignes tout ce que j’ai écrit »!) en 1949. Une seconde édition en Argentine voit le jour en 1948, augmentée des Nouvelles voix. Et finalement, une édition de 1966 incluera des Voix abandonnées de 1943 et 1948. Porchia meurt en 1968 à Buenos Aires. Il sera progressivement publié en Belgique, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Italie, et réédité en France.Il faut attendre 2006 pour avoir l’intégrale des Voix (avec des Voix inédites) aux éditions espagnoles Pre-Textos. C’est sur cette édition que s’est appuyée la première traduction française intégrale ici proposée.

« Celui qui dit la vérité, il ne dit pratiquement rien », écrit Porchia. Si son écriture n’est pas poésie à proprement parler, il ne s’agit pas de philosophie non plus (pour cette raison, on ne parlera pas d’aphorismes). Là où la philosophie échoue souvent par le concept dans la mesure où celui-ci tend à figer la pensée, les voix de Porchia réussissent comme pensées pures instantanément incarnées. La présence qu’elles disent n’est toutefois que la réalité de l’homme Porchia qui pense, pas la réalité elle-même. La réalité demeure inaccessible, lourde du poids de son mystère. L’homme, en revanche, n’est réel que dans le langage qui tend à l’écarter de la réalité, et ce d’autant plus qu’il est plus conceptuel c’est-à-dire général. L’effort de Porchia, c’est précisément de tenter de penser, aussi peu conceptuellement que possible, l’écueil du concept. Ainsi il exprime ce paradoxe et cet écart avec la plus grande justesse, à propos de la souffrance : « Oui, je souffre tout le temps, mais rien qu’à certains moments, parce qu’il n’y a qu’à certains moments que je pense que je souffre tout le temps. »

Tout l’effort du dire et de la pensée est tentative pour formuler l’impossibilité d’un dire qui ne corrompe pas ce qu’il dit, mais qui, reconnaissant cette impuissance rhédibitoire, s’efforce néanmoins à la plus grande justesse. Par exemple : « Depuis que le mourir n’est pas la mort je redoute le mourir ». Ce sont les pensées affinées qui affinent la nature de nos peurs, de nos faiblesses, de nos impuissances. Bien sûr, la mort n’est pas à craindre puisqu’elle est absence de sensations, puisque finalement elle n’est rien, comme l’expliquèrent Epicure ou Montaigne en leurs temps. Mais comme chacun l’éprouve, savoir cela, en être convaincu même, ne dissipe pas la peur ! La peur de quoi ? La peur de mourir, la peur du mourir. Et c’est notre condition dans le temps qui nous est insupportable…Mais celle-là même, sommes-nous sûrs de bien la nommer ? « D’un arbre de cent ans, j’ai regardé les fleurs d’un jour ». On est proche ici du haïku japonais, qui nettoie la vision. Et le temps lui-même n’est pas ce qu’il nous paraît, dans le concept. Il n’est cruel que parce que substantialisé, personnifié (ce que montre admirablement la référence de François Jullien à la pensée chinoise, notamment dans Les transformations silencieuses). Et il masque ainsi les fraîches et jeunes productions de la maturité.

« Si j’étais comme un rocher et non comme un nuage, ma pensée, qui est comme vent, m’abandonnerait. » L’identité personnelle est fluente comme la pensée. Et si, bien évidemment, Porchia rejette, par tempérament, l’absolu et les concepts figés de l’idéalisme, il refuse également l’anthropocentrisme relativiste. Porchia n’est pas disciple de Protagoras selon lequel « l’homme est la mesure de toutes choses ». Au contraire, « l’homme vit en mesurant, et il n’est mesure de rien. Pas même de soi-même ». On songe alors davantage à Nietzsche qui condamne la prétention humaine à évaluer la valeur de la vie. La modestie consiste davantage à apprendre à reconnaître l’innocence du devenir – et à affirmer la présence pure, ou l’acte pur : « Une chose, tant qu’elle n’est pas toute, est bruit, et toute, elle est silence », suggère Porchia. La « rose sans pourquoi » du mystique Angelus Silésius (Le Voyageur chérubinique), en quelque sorte : « La rose est sans pourquoi : elle fleurit parce qu’elle fleurit, n’a pour elle-même aucun soin, ne demande pas « suis-je regardée ? » ». Ainsi pour Porchia, « les fleurs ne sont pas pour les fleurs, parce qu’il n’y a pas de fleurs pour les fleurs ». Seul l’homme n’est pas tout, seul l’homme est bruit, seul l’homme convoite les fleurs pour lui-même…Seul l’homme est de n’être pas, de manquer, pas de manquer de ceci ou de cela, mais de manquer d’être, comme a pu l’écrire Lacan. D’où ce paradoxe proche de la posture oblomovienne : « Etre, c’est s’obliger à être. Et s’obliger à être, c’est s’obliger à être. Ce n’est pas être ». Dès lors, peut-être n’y a t’il de salut que dans la créativité, c’est-à-dire dans l’art, la pensée qui sont moins des actes du sujet qu’une posture de disponibilité : « Quand je tombe sur une idée qui n’est pas de ce monde, j’ai l’impression qu’il s’agrandit ce monde ».

D’où cette théologie négative, ironique et tendre, cette profession de foi et d’amour désespérés : « Mon Dieu, je n’ai pratiquement jamais cru en toi, mais je t’ai toujours aimé ». Lire Porchia, c’est se désintoxiquer de tous les poncifs qui nous abrutissent, et ouvrir l’espace à la beauté de la pensée pure. Et comme a pu l’écrire Roberto Juarroz, le poète le plus proche de lui : « Je crois que Porchia est sur la ligne fondamentale où se rejoignent la pensée et l’image, la poésie et la philosophie, dont la séparation artificielle constitue peut-être un de nos plus grands lests ».

Yves Humann

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