Les Carnets d’Eucharis, Nathalie Riera

 

Ryôichi Wagô

Jets de poèmes – dans le vif de Fukushima

po&psy a parte, érès, 2016

Traduit du japonais par Corinne Atlan

Encres sur papier de soie d’Élisabeth Gérony-Forestier

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Retour temporaire à leur domicile de personnes évacuées de Minamisôma et Tomioka, préfecture de Fukushima. Première autorisation de retour accordée par les collectivités régionales de la zone côtière.
(25 mai 2011).

Le 11 mars 2011, le poète japonais Ryôichi Wagô décide de rester dans son appartement à dessein de témoigner et de donner à l’espoir une forme palpable, tout en résistant inlassablement : Il n’est pas de nuit sans aube. Se métamorphoser en asura, écrire comme un asura, ce démon perturbateur de la mythologie hindoue et bouddhique, c’est alors et aussi pour le poète une manière de ne pas renoncer à Fukushima, vivre avec Fukushima, vivre Fukushima. La rage est noire. Et la rage au cœur, Ryôichi décide de tweeter ses pensées, avec radiations et répliques pour compagnons de route. Lancer son « jet de poème » quand dehors c’est la nuit, sans autre perspective que la nuit, avec 100 396 maisons entièrement ou partiellement détruites par le séisme, des coupures d’électricité, des larguages d’eau par voie aérienne sur les réacteurs, des vrombissements d’hélicoptères, leurs tournoiements incessants dans le ciel, et le nombre des morts qui augmente d’heure en heure. Gymnase et terrain de base-ball se transforment en morgue et en crématorium. Désormais, le nom de Fukushima sonne comme «Ile-du-malheur ».

Mon pays natal est un crépuscule. 5 avril 2011 – 22 : 25 (p. 216)

Dans la cuisine de l’appartement la vaisselle est en miettes, et dans la salle de bains l’eau de la baignoire est rouge. Le poète se sent désormais revêtu d’un autre moi, un moi pesant, désespéré, triste, inconsolable. La catastrophe s’empare de tout, jusqu’à l’intérieur de vous : La catastrophe est en toi. Survivre à Fukushima, c’est vivre avec les répliques de plus en plus nombreuses et l’impression de trembler en permanence, et la solitude s’approfondir, et la rage à vous tordre le ventre, et votre corps qui n’est plus que larmes. Il faut pourtant pouvoir apaiser la colère, trouver à guérir, malgré la mort et l’anéantissement, continuer à vivre, même à petit feu.

Ce qui ne bouge pas, ce sont les souvenirs. Il y a la grand-mère et ses boulettes de riz au miso, l’enfance aux couleurs d’arc-en-ciel et, au bout du tunnel de la catastrophe – la pire depuis le séisme du Kantô de 1923 et le grand tremblement de terre de Kôbe en 1995 – , la prière de voir s’approcher en catimini le printemps et ses bourgeons, même si demain, ce sera vivre le prolongement d’aujourd’hui, endurer le prolongement d’aujourd’hui, écrit le poète.

Notre monde produit le lait du chagrin. 27 mars 2011 – 22:22 (p. 151)

Les poèmes-tweets de Ryôichi sont des mantras dispersés chaque jour et chaque nuit sur la toile numérique. Deux mois et 10 jours d’un travail commencé le 16 mars 2011, avec le soutien de centaines d’abonnés.

Ryôichi Wagô vit toujours à Fukushima. Son recueil « Jets de poèmes / Shi no tsubute » a fait l’objet d’une publication au Japon, suivi de « Hommage silencieux /Shi no mokurei » (à la mémoire des disparus) et « Retrouvailles/shi no kaikô » (adressé aux survivants).

© Nathalie Riera, 31 mars 2016.
Les Carnets d’Eucharis