LES POÈTES, RADIO OCCITANIA, Christian Saint-Paul, 27 novembre 2014

 

Chères et chers amis,

Abbas KIAROSTAMI est surtout connu en France comme un réalisateur  iranien à succès de films, qui fait l’objet de nombreux prix. C’est à l’origine et avant tout, un poète, qui habite le monde en poète. Les éditions toulousaines éres dans une collection dirigée par Danièle FAUGERAS a fait paraître l’ensemble de son œuvre poétique dans une édition bilingue persan / français : « des milliers d’arbres solitaires ». Niloufar SADIGHI qui a traduit ces poèmes avec d’autres, nous parle du poète iranien qui a fait des contraintes, sa véritable force de créativité. De l’ensemble de ses poèmes, comme de toutes les créations de cet artiste (films, photographies, œuvres plastiques, poèmes…) KIAROSTAMI nous offre avec un génie subtil, un substrat humain généreux. C’est un long discours humaniste qui se cache, comme il se plait tant à le faire, dans les très courts poèmes de cette anthologie.
Vous pouvez l’écouter en cliquant sur :   http://les-poetes.fr/emmission/emmission.html
Le compte-rendu de l’émission :
*
Les éditions érès de Toulouse ont créé une collection po&psy dirigée par Danièle FAUGERAS qui publie des textes courts de poésie, dans une présentation originale et particulièrement soignée. Nous en avons rendu compte à l’occasion d’émissions récentes, en signalant en particulier les petits livres de Michel DUNAND « j’ai jardiné les plus beaux volcans » et d’ Alfredo COSTA MONTEIRO « dépli ». Dans le même esprit, livre au format de poche, illustré avec sobriété, la collection s’est enrichie d’un nouveau domaine « in extenso » qui entend reprendre des textes d’auteurs précédemment publiés dans la collection PO&PSY en les restituant dans l’ensemble plus vaste qui les a vus naître – recueil thématique intégral ou œuvre poétique complète. C’est ainsi que sont parus : « Les travaux de l’intime » de Jacques ANCET et « Voix réunies » d’Antonio PORCHIA; le troisième ouvrage de cette collection est la publication de l’œuvre poétique complète traduite en français de l’Iranien Abbas KIAROSTAMI.
Surtout connu en France pour sa création cinématographique, il était opportun de faire découvrir le génie de cet artiste qui obéit depuis l’adolescence à une vocation d’expression, toujours placé sous le signe de l’impulsion poétique.
Le travail de traduction des poèmes d’une extrême concision de KIAROSTAMI a nécessité la collaboration de quatre intervenants : Tayebeh HASHEMI, Jean-Restom NASSER, Nifoular SADIGHI et Franck MERGER;
Nifoular SADIGHI a bien voulu présenter cette édition complète de l’œuvre poétique d’Abbas KIAROSTAMI,
 » des milliers d’arbres solitaires » avec des collages de Mehdi MOUTASHAR, en version bilingue français / persan. (840 pages, 20 €)
Elle se présente :  » Née en Iran en 1969, j’ai fait toute ma scolarité en France. Ancienne élève de l’E.N.S. Fontenay, Agrégée de lettres modernes, diplômée de l’INALCO en langue et civilisation persanes, professeur de lettres à l’Ecole Européenne de Bruxelles depuis 2007.
Ayant consacré plusieurs années à la recherche universitaire sur la littérature du XVIe siècle, j’ai enseigné la littérature de la Renaissance à l’université de Rennes II, le français au collège en banlieue parisienne, avant de décider de partir pour Londres où j’ai été en poste au lycée français. De retour en France, j’ai été chargée de mission pour les relations internationales à l’IUFM de Paris entre 2004 et 2007.
J’ai collaboré à la collection Bibliocollège chez Hachette pour laquelle j’ai publié plusieurs éditions scolaires (Le Cid, Gargantua, Pantagruel, Poèmes 6°-5°, et Poèmes 4°-3°).
Parlant couramment le persan, l’anglais et l’italien, et ayant vécu dans différents pays d’Europe, les questions interculturelles et le multilinguisme sont au cœur de mon parcours et de mes centres d’intérêt. C’est donc tout naturellement que j’ai accepté de coopérer au projet de traduction de la poésie de Kiarostami pour Po&psy qui me donne une occasion magnifique de revenir aux sources persanes. »
Elle développe ensuite la biographie d’Abbas KIAROSTAMI parfaitement résumée par le site allocine :
« Abbas Kiarostami quitte ses parents à 18 ans après avoir réussi le concours de la Faculté des Beaux-Arts de Téhéran. Il finance ses études en travaillant la nuit comme employé de la circulation routière, puis est engagé au début des années 60 par la société Tabli Film pour qui il réalise près de 150 spots publicitaires.
En 1969, il fonde le département cinéma de « l’Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes », et y réalise plusieurs courts-métrages dont Le Pain et la Rue, remarqué dans des Festivals en 1970. Il signe son premier long métrage Le Passager en 1974, et continue durant les années 70 et 80 à créer autour du thème de l’enfance avec Les Elèves du cours préparatoire (1984) et Ou est la maison de mon ami ?(1987).
L’histoire de l’Iran et par extension, celle du cinéma de Kiarostami sont bouleversées en 1979 avec la révolution iranienne. Contrairement à ses confères du 7ème art, le cinéaste choisit de rester dans son pays, assumant alors les contraintes dictées par la nouvelle politique du pays. Cette décision fut l’une des plus importante de sa carrière : son cinéma n’aurait selon lui pas supporté le déracinement. Devenu directeur du Kanun où il tourne ses films, Kiarostami revient aux courts métrages avec Rage de dents et Le Chœur. Mais 1987 marque un tournant pour le cinéaste. Avec Ou est la maison de mon ami ?, Kiarostami attire l’attention des cinémas étrangers. Dans ce film il dépeint avec talent les croyances des campagnards iraniens et use du paysage iranien comme soutien poétique à sa narration. C’est le premier opus de ce que les critiques nomment la « Trilogie de Koker », dont fait partie Et la vie continue (1992) et Au travers des oliviers (1994). Bien que ces trois films ne constituent en rien une suite narrative, cette trilogie est ainsi nommée en raison du village de Koker où se situent chaque histoire.
Les années 90 sont marquées pour le réalisateur par une véritable reconnaissance de son travail dans les festivals internationales. Devenu une figure emblématique de la culture iranien, le cinéma de Kiarostami revête également un intérêt diplomatique en montrant un visage nuancé de l’Iran. Marque de son succès à l’étranger : Close up (1991) relate les motivations d’un imposteur se faisant passer pour le réalisateur Mohsen Makhmalbaf. Ce film qui flirte avec le documentaire sur la société iranienne fût applaudi par Quentin Tarantino, Martin Scorsese, Jean-Luc Godard et Nanni Moretti…
Kiarostami connaîtra la reconnaissance suprême en 1997 en recevant (ex æquo avec L’Anguille de Shohei Imamura) la Palme d’Or au festival de Cannes pour son film sur le suicide: Le Goût de la cerise. Le film qui était jusque là interdit en Iran fut autorisé la veille de la remise des prix, avec quelques variantes plus conforme à la politique islamique. Avec Le Vent nous emportera, primé à la Mostra de Venise, Kiarostami aborde le thème de la dignité au travail, entre rural et urbain, entre femmes et hommes. En 2000, c‘est le festival du Film de San Francisco qui remet au cinéaste un prix pour l’ensemble de sa carrière et son style poétique. Quelques années plus tard, il entraîne le spectateur au cœur du processus créatif de ses films avec 10 on ten, avant de participer au collectif de Chacun son cinéma, avec tous les autres palmés à l’occasion de l’anniversaire du festival de Cannes de 2007. C’est là qu’il propose à Juliette Binoche de tenir le premier rôle de sa future Copie conforme (2010). Egalement en 2010 sort en salles Shirin, contant l’histoire de 140 personnes assistant à l’adaptation théâtrale d’un poème iranien du 12ème siècle.
En 2012, Kiarostami dirige une production franco-japonaise avec le film Like Someone in Love, qui est par ailleurs présenté à Cannes cette même année. Deux ans plus tard, il préside le Jury de la Cinéfondation et des Courts Métrages du festival de Cannes 2014, montrant une fois de plus à quel point sa carrière est indissociable du célèbre festival. »

L’entretien se poursuit par les précisions qu’apporte Niloufar SADIGHI sur la personnalité atypique de KIAROSTAMI qui est le prototype de ce que Camus nomme : l’artiste.
L’éditeur de « des milliers d’arbres solitaires », son deuxième livre de poèmes publié en France, le souligne dans sa brève présentation de l’auteur qui déclare qu’être à la fois cinéaste, photographe, poète, n’est pas un choix, mais une fatalité.
La situation actuelle de KIAROSTAMI dans la diffusion de ses œuvres en Iran est ambigüe  dans la mesure où une part importante de son œuvre cinématographique tournée à l’étranger est toujours censuré.
La littérature a évolué en Iran.
La poésie portée depuis des siècles à son incandescence, fait aujourd’hui un peu de place à la prose et il existe malgré tout, une liberté d’écrire. La condition de la femme écrivain en Iran s’est imposée avec la voix par exemple de Simine BEHBAHANI et dont la poésie a évolué au gré des années comme a évolué l’Iran.
Mais KIAROSTAMI, pour exister comme artiste en Iran, a pratiqué l’art du contournement. Retrouvant en cela, peut-être, les ruses savantes du « langage des oiseaux ». Il semble que cet usage de la façon détournée de dire le monde, soit devenu plus qu’une nécessité face au risque de censure, qu’une sorte d’interrogation jamais refermée sur le sens de la vie. Les réponses demeurant en suspens, sont l’aveu d’une prudence politique bien compréhensible, mais aussi, d’une vraie prudence philosophique.
PESSOA disait que les choses n’avaient pas de signification, qu’elles avaient une existence. KIOROSTAMI écrit :  « la seule chose certaine/ c’est que/ moi c’est moi. » Est-ce à dire que, comme PESSOA, pour appréhender le réel, il ne faut avoir aucune philosophie, puisqu’avec la philosophie, il n’y a pas d’arbres, il n’y a que des idées ?
De la même manière, il est légitime de se demander quelle est l’idée de la « réalité » dans « des milliers d’arbres solaires » mais aussi dans l’ensemble de l’œuvre de KIAROSTAMI. Est-elle différente de la vérité ? (la réalité/ nous laisse exsangues/ la vérité/ loin des yeux).
Les poèmes « des milliers d’arbres solitaires » sont aussi des « instantanés » construits par la fulgurance des mots, du photographe KIAROSTAMI; son œuvre en ce domaine est importante.
Le poème pour KIAROSTAMI est-il un refuge heureux : » face au joug du temps / le havre du poème/ face à la tyrannie de l’amour/ le havre du poème/ face à la criante injustice / le havre du poème. »
Il y a de l’humour dans ses poèmes : « l’enfant a demandé : est-ce que le hérisson aussi / son dos le gratte ? ou « chut ! / papa dort ».

Niloufar SALIGHI lit de larges extraits de « des milliers d’arbres solitaires » en persan et en français.
*
pour finir
la discussion
a viré au conflit
le conflit au silence
le silence à
l’amertume
*
ça a commencé par des « bien entendu »
ça s’est terminé par un malentendu
*
parmi des centaines
de pierres petites et grandes
seule remue
une tortue
*
une petite fleur sans nom
a poussé solitaire
dans la faille d’une immense montagne
*
la montre
est arrêtée
au poignet de l’aveugle
*
l’aveugle
demande l’heure
à l’écolier
*
une bouteille cassée
pleine à ras bord
de pluie de printemps
*
le sabot du cheval écrase
une fleur inconnue
parmi des milliers de fleurs
*
Artiste emblématique de l’Iran Abbas KIAROSTAMI qui a su éviter l’exil, car c’est de ce lieu, par ailleurs son pays, qu’il peut créer, dépeint sous toutes les formes dont il est prodigieusement capable, la forme multiple de l’Iran, rural et urbain, ancestral et contemporain. Cette confrontation certainement à son paroxysme en Iran, est le terreau de l’originalité absolue de sa création artistique. Celle-ci est portée sans aucun doute par un amour impérieux de la poésie, la grande poésie persane qui éclaire l’humanité, et la poésie d’aujourd’hui resserrée sur l’observation fascinée d’un quotidien qui n’en finit pas de charrier, sans le vouloir, la grandeur d’une culture en métamorphose.
Amitiés à tous,
Christian Saint-Paul
http://les-poetes.fr

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