LITERATURNOST’ : Ancet

LITERATURNOST’

Les lettres de la Magdelaine, 8 septembre 2012


Jacques ANCET

Les travaux de l’infime

« Cette identité obscure qui est une autre manière de dire qu’on ne sait rien. Qu’on est entre. Entre ici et ailleurs, entre hier et demain, entre tout et rien. Entre, toujours, entre. Entre le jour, la nuit, ce qui vient, ce qui s’en va – et qui revient toujours. Il s’agit de faire signe non pas vers une image déjà visible, mais vers ce non-visible qui peu à peu se trame aux lisières du visible. »

In extenso, étend la collection Po&Psy dirigée aux éditions Érés par Danièle Faugeras et Pascale Janot, et le fait pour son premier volume en réunissant plusieurs recueils de Jacques Ancet, resituant Portrait d’une ombre (déjà paru dans cette collection en 2011) dans un ensemble thématique plus vaste, ce qui donne un très beau volume de plus de 300 pages, dans un format très agréable, pleinement adapté à des textes qui appellent la respiration (dont celle de la pensée), tandis que des dessins d’Alexandre Hollan assurent élégamment la dé-coupe de l’ouvrage en ses différents sous-ensembles : Les travaux de l’infime, Portraits sans visages (Portraits du jour, Portraits sans noms, Portrait pour un silence, Petits portraits, Portrait d’une ombre, Portrait de de quoi ?, Portrait de rien), Pour ne pas finir.

À lire la liste des portraits, on se dit, que décidément qui n’a pas lu Puisqu’il est ce silence, cet hommage « à vif », de Jacques Ancet à Henri Meschonnic, lira peut-être, ici, Portrait pour un silence, devinant une élégie, mais sans nécessairement savoir de qui il est question, le passage du témoin :

« On est dans la même chambre. On a pris l’escalier et on est monté, comme la première fois. On regarde sur la vitre. Le même théâtre de nuages, la même file de peupliers, peut-être, le même écoulement gris. On entend (mais sans l’entendre) la voix qui dit : je viens là chaque matin. Et chaque matin, c’est un émerveillement. Pour lui, maintenant, on s’émerveille. On voit les quais de pierre blanche, une péniche, les images qui tremblent. On voit ce qu’on ne peut pas voir : l’immobile emportement, le sur-place irréversible. On a son amour dans les yeux. On voit le jamais plus.

[…] On se dit qu’alors on pourrait peut-être le rejoindre, avoir ses paroles dans la bouche et passer avec lui de vie en vie, de monde en monde. » (168-9)

Cette tonalité, celle de l’ensemble, dans ses variations, et partout s’y dit « l’amitié-Ancet ». Poésie de « l’entre » (cf. exergue), elle n’est pas pour autant celle de la confusion ou du trouble, ce n’est pas parce qu’« on ne sait pas » (un leitmotiv des poèmes) qu’on ne cherche pas à voir, à discerner, et le regard y est constamment interrogatif, émerveillé, parfois, quand bien même la beauté y est inatteignable :

« La beauté, disait-il, te tombe des yeux. Elle ouvre sa lueur dans l’échancrure de la pierre, répand son bleu dans les rafales des feuilles, trace ses chemins dans le désordre du jour. La beauté est le contour de feu qui cerne chaque chose, la consume et la transfigure. Il se taisait un instant et reprenait. Seulement voilà, la beauté, bien sûr, n’existe pas. Elle n’est que le suspens qui te tient entre ici et là-bas, entre autrefois et aujourd’hui. Elle est la blessure qui te traverse et te laisse plus seul. Sa main montrait le front têtu de la montagne, le poudroiement de lumière des champs. Elle n’est, éblouissante, que l’ombre portée de ton désir. Elle est ton désespoir. » (84)

Et comme une marche reprend, un rythme est pris, le texte vit, saisi dans l’instant du vivre : « L’instant est une danse d’ombre, un étincellement immobile. On voit sur la bleu profond et lumineux bouger les branches — trembler le désir ».

D’apparence économe, quasi impersonnelle, le on est omniprésent, en quête de ce qui est, sans doute de ce qui vaut vraiment, comme l’évoquent ces lignes :

« L’argent, dix la voix. L’ombre bouge. Très loin une vapeur de montagne, les navettes des oiseaux dans la lumière. Le temps compté, le sang dans l’oreille qui bat. L’argent roi, répète la voix. L’instant est un fil qui casse. »

Avec les mots les plus simples, ceux des éléments, des objets familiers, une syntaxe claire, Jacques Ancet mène son lecteur en « état de poésie », dans une forme d’attention à l’être, à l’autre, au proche, inscrits dans la forme même de son écriture, qui d’un recueil à l’autre, se modifie, au plus proche de ce qu’elle cherche à exprimer, tantôt coulée narrative (Portraits sans noms), ou dialogue « sec » revenant dans Portrait d’une ombre, l’expression ne se prenant jamais la tête, consciente qu’elle est du « rien » (284), du toujours « trop tard » : la suite Pour ne pas finir (287-302).

Ronald KLAPKA

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