Antonio PORCHIA

Porchia-port

Originaire d’Italie (1885-1968), Antonio Porchia a vécu depuis l’âge de 17 ans en Argentine, où la mort du père avait contraint sa famille à émigrer.

À Buenos Aires, Antonio assure la subsistance de la nombreuse fratrie dont il est l’aîné, d’abord en tant que docker et journalier, puis comme patron d’une petite imprimerie du quartier de La Boca, où il fréquente un groupe d’artistes, pour la plupart émigrés comme lui, regroupés en une association dénommée Impulso.

En 1936, une fois sa famille établie, il choisit (ou est choisi) par la solitude, s’achète une petite maison avec jardin où il passera son temps à peaufiner ces sortes de « sentences » qui émaillent sa conversation quotidienne avec ses amis et qui apparaissaient déjà dans les rares articles écrits par le jeune militant ouvrier.

En 1943, sur les instances de ses amis d’Impulso, il publie à compte d’auteur un premier recueil de ce qu’il appellera lui-même des « voix ». Embarrassé par les 1000 volumes de cette première édition, il en fait don au réseau de bibliothèques municipales qui couvre tout le pays. C’est ainsi que ses voix parviennent au fin fond des provinces argentines, où elles sont reçues d’abord avec surprise, puis avec vénération par des lecteurs attentifs ; beaucoup recopient à la main les voix et commencent à les faire circuler.

 En 1948, les répercussions secrètes de la première édition amènent Porchia à en entreprendre une seconde, toujours sous l’égide d’Impulso, avec du matériel nouveau.

Un exemplaire de la première édition arrive entre les mains du poète et critique français Roger Caillois, membre du comité de rédaction de la prestigieuse revue Sur. Celui-ci invite Porchia à publier dans Sur, où figurent souvent des collaborations des plus éminents écrivains de langue espagnole ainsi que des traductions de première ligne.

Mais Caillois doit rentrer en France, et la collaboration se heurte à des malentendus : on veut faire « corriger » à Porchia ce qu’on estime être des « fautes de grammaire ». Porchia retire son texte.

Pendant ce temps, Roger Caillois traduit les Voix et les fait éditer dans une plaquette de la collection G.L.M (1949). La lecture de cette traduction éveille l’admiration entres autres d’Henry Miller, qui fait figurer Porchia parmi les 100 livres d’une bibliothèque idéale !

Le renom de l’édition française va enfin donner aux Voix l’occasion d’être publiées dans la revue Sur.
En 1966, les éditions Hachette publient en Argentine une sélection de Voces, augmentées de Nuevas voces.

La fascination ne se relâche pas : tandis qu’en Amérique du Sud, les rééditions successives d’Hachette sont épuisées, les Voix sont traduites et publiées en Belgique, en Allemagne, aux États-Unis, en Italie, et rééditées en France (1979).

En 2006, les éditions Pre-Textos (Valencia) publient une édition intégrale des Voix d’Antonio Porchia dans un unique volume augmenté d’un abondant appareil critique. La présente édition complète bilingue espagnol/français s’appuie sur cette édition.

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EXTRAITS DE VOIX RÉUNIES :

Quisieras poder detenerte, para detenerte en algo. Pero ¿hay algo que puede detenerse, para detenerte en algo?

Tu voudrais pouvoir t’arrêter, pour t’arrêter dans quelque chose. Mais y a-t-il quelque chose qui puisse s’arrêter, pour que tu t’arrêtes dans quelque chose ?

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Ser es obligarse a ser. Y obligarse a ser es obligarse a ser. No es ser.

Être, c’est s’obliger à être. Et s’obliger à être, c’est s’obliger à être. Ce n’est pas être.

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No, las cosas no son como son, porque si fuesen como son, lo serían siempre como son.

Non, les choses ne sont pas comme elles sont, parce que si elles étaient comme elles sont, elles le seraient toujours, comme elles sont.

*

Sabes que te equivocaste ; y si supieras también que te equivocas y si supieras también que te equivocarás, sabrás tanto cuanto sé yo.

Tu sais que tu t’es trompé ; et si tu savais aussi que tu te trompes, et si tu savais aussi que tu te tromperas, tu en saurais autant que moi.

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Y su dolor llegó a ser infinito, de tanto no alcanzar para nada su dolor.

Et sa douleur devint infinie, à force de ne pas la tenir pour rien, sa douleur.

*

Estar en compañía no es estar con alguien, sino estar en alguien.

Être en compagnie, ce n’est pas être avec quelqu’un mais être en quelqu’un.

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A veces una palabra que parece de más no está de más, porque acompaña.

Parfois un mot qui semble de trop n’est pas de trop, parce qu’il tient compagnie.

*

Y si eres un santo porque eres un santo, eres un santo que no vale nada, porque no te cuesta nada el ser un santo.

Et si tu es un saint parce que tu es un saint, tu es un saint qui ne vaut rien, parce que ça ne te coûte rien d’être un saint.

*

Cuando creo entender un poco qué es la vida, la vida no es ni un misterio.

Quand je crois comprendre un peu ce qu’est la vie, la vie cesse d’être un mystère.

*

Si me acerco a ellos conmigo, me acerco a ellos ; y si me acerco a ellos con ellos, me alejo de ellos.

Si je m’approche d’eux pour moi, je m’approche d’eux ; et si je m’approche d’eux pour eux, je m’éloigne d’eux.

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Los que se levantan para levantarse y no para levantar, no comprendo por qué se levantan.

Ceux qui s’élèvent pour s’élever et non pour élever, je ne comprends pas pourquoi ils s’élèvent.

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Me miras como si me dijeras : no te doy nada. Y te lamentas, porque te miro como si te dijera : no quiero nada.

Tu me regardes comme si tu me disais : je ne te donne rien. Et tu te désoles, parce que je te regarde comme si je te disais : je ne veux rien.

*

Estás solo, totalmente solo, y tienes miedo. ¡Oh, quién comprende!

Tu es seul, complètement seul, et tu as peur. Allez comprendre!

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Sólo quien vive muriendo puede resolver sus problemas.

Seul celui qui vit en mourant peut résoudre ses problèmes.

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