Paolo UNIVERSO

Universo-port

Paolo Universo nait à Pola, en Croatie (italienne à l’époque), le 26 février 1934.

Entre 1938 et les années 50, la famille Universo change fréquemment de région (Trieste, Suisse, Lombardie puis Vénétie) au gré des nominations du père, fonctionnaire de l’Etat.

Paolo fait ses études secondaires en pension, à Borca di Cadore (Vénétie), et commence à pratiquer l’athlétisme qui va devenir une vraie passion. Ses entraîneurs, dont le champion olympique Mario Lanzi, voient en lui un espoir ; mais il abandonnera sur un coup de tête.

Après son baccalauréat, il s’inscrit à l’universite de Urbino, où il entreprend des études de langue et littérature française (son père l’inscrira aussi à l’université de Grenoble – il y passera un an), qu’il abandonnera, là aussi sur un coup de tête, pour une folle histoire d’amour.

Ce jeune dandy à l’allure apollinienne et à la personnalité farouche et intrigante, très cultivé et imbibé de littérature (italienne mais surtout française, anglo-saxonne et russe), séduit les salons intellectuels de la région où il rencontre de grands écrivains italiens et étrangers (parmi lesquels Ezra Pound).

Avec Ungaretti (en haut) et Comisso.

Durant cette période, il fréquente les prix littéraires de l’époque (Strega, Campiello) et les intellectuels milanais (Dino Buzzatti, Italo Calvino, Pier Paolo Pasolini). Paolo côtoie aussi l’écrivain Giovanni Comisso, avec qui il entretiendra une intense correspondance, et son cercle d’artistes, écrivains et poètes de Trévise. Il se lie d’amitié avec Giuseppe Ungaretti, qu’il rencontrera régulièrement à chaque fois que ce dernier sera en visite à Trieste. Il fait également la connaissance de Raymond Queneau qui l’invite à Paris.

En 1964, il s’installe à Trieste. C’est à peu près à cette époque que voient le jour ses premiers poèmes. En 1972, il en envoie quelques-uns au poète milanais Vittorio Sereni qui en publie une petite dizaine dans l’Almanacco dello Specchio publié par Mondadori (aux côtés d’Octavio Paz, Jude Stefan, Constantin Kavafis, Attilio Bertolucci, Ezra Pound…). Il est alors salué comme l’un des jeunes espoirs de la littérature italienne de l’époque.

Privilégiant la forme brève (épigramme) et un ton délibérément polémique, Paolo Universo se pose d’emblée comme celui qui est « contre ». Contre le conformisme de la société bourgeoise et les vains simulacres de la famille, contre la corruption des rapports humains, contre la tyrannie du progrès et du consumérisme, à travers un style essentiel et rigoureux qui se refuse à toute fioriture, à tout débordement sentimental. A travers un style mordant, parfois dur et amer, émoussé néanmoins par l’ironie jaillissante du jeu de mot et de la boutade.

Mais la polémique chez Paolo Universo est bien plus qu’une simple figure de rhétorique, elle caractérise sa vie réelle. Lorsqu’on lui propose de publier l’ensemble de ses poèmes, il renonce. Tandis qu’il s’apprête à prendre le train qui doit l’emmener de Trieste à Milan pour rencontrer l’éditeur, il fait demi-tour. Il se justifiera plus tard en disant qu’il ne voulait pas « être la tête de Turc des salons milanais ».

Le renoncement à la promotion et à la publication de son œuvre est pour lui un acte de cohérence suprême contre toute compromission, l’acte d’une « âme pure » qui pense peut-être pouvoir «briller de sa propre lumière », contre l’hypocrisie et les injustices d’un système et d’une culture qui l’étouffent et le déçoivent. En cela, la poésie de Paolo Universo adhère totalement au principe de « poésie honneête » (selon l’expression de Umberto Saba), qui est caractérisée par une existence littéraire coupée des modes, solitaire, excentrique et tourmentée, où  le prix à payer est la souffrance de voir son humanité niée et réduite à une condition sociale précaire.

Il va donc se tourner vers ceux qui, comme lui, ont été vaincus par la modernité, par l’isolement – les miséreux, les marginaux, les « fous » – et il va devenir un personnage dérangeant. Les années 70 à Trieste sont marquées par la fermeture des hôpitaux psychiatriques sous l’impulsion de la pensée et du travail de Franco Basaglia. Paolo ne  connaîtra pas celui-ci personnellement mais cette expérience sera à l’origine d’écrits satyriques, notamment de La ballata del vecchio manicomio, une pièce musicale contre le pouvoir psychiatrique (traduite et publiée sous le titre La ballade de l’ancien asile par Danièle Faugeras et Pascale Janot pour PO&PSY, dont elle sera le premier titre).

Le pavillon de Scala Bonghi – un quartier de Trieste qui a été construit par le même architecte que l’hôpital psychiatrique – devient la demeure stable du couple Universo et le lieu où Paolo va se consacrer à l’écriture. Certes, il continue à écrire de la poésie (il compose près de 450 poèmes dont il détruira toutefois, au fil des années, une bonne partie), mais il se consacre surtout à la lecture et à l’étude de l’œuvre d’Arthur Rimbaud, qui a toujours été son modèle. Il entreprend de traduire toute son œuvre et rédige une biographie « revue et corrigée » qu’il qualifie de «révolutionnaire » et en marge des interprétations canoniques de l’œuvre rimbaldienne. Il affirme notamment avoir découvert une clé de lecture du poème «Hortense» et dément la relation homosexuelle du poète avec Verlaine. Ce travail obsessionnel sur l’œuvre de Rimbaud va ultérieurement l’isoler et l’entraîner dans une sorte d’enfermement et de rejet total et définitif de la société intellectualo-bourgeoise nationale et locale. Les quatre premiers chapitres de cette recherche sont publiés dans la revue triestine Arte & Cultura mais la publication sera interrompue par la mort du poète.

À peu près à la même époque, il se lance dans l’écriture de Dalla parte del fuoco, « l’œuvre de sa vie », un long poème épico-moderne désespéré, une « Divine Comédie du monde contemporain » qu’il remaniera et cisèlera minutieusement toute sa vie durant. Suivront des œuvres plus brèves comme Pensieri per versi (une centaine d’aphorismes tranchants) et Autoritrackt, un autoportrait impitoyable.

Pour survivre, il corrige des épreuves, relit des textes pour des maisons d’édition et des revues littéraires locales. Il rencontre Franco Rotelli, directeur de l’ex-hôpital psychiatrique, qui lui confie un certain nombre de travaux d’animation d’atelier d’écriture pour les usagers des centres de santé mentale. Il collabore également avec l’Immaginario scientifico de Trieste (une sorte de musée des sciences et techniques lié à la SISSA et au Centre de Physique nucléaire) en tant que traducteur notamment.

Il meurt d’un cancer à l’âge de 68 ans, le 27 mars 2002.

*

De l’abondante production littéraire de Paolo Universo, seuls un petit recueil de poèmes (Poesie giovanili 1967-1972, L’Officina, Trieste, 2003) et Dalla parte del fuoco (Hammerle Editori, Trieste, 2005) ont été publiés à ce jour, voulus par quelques amis triestins, après sa mort.

Son œuvre poétique complète, achevée de traduire par Danièle FAUGERAS et Pascale JANOT en janvier 2010 est dans PO&PSY in extenso en 2015.

*

La maison de Paolo Universo, Scala Bonghi à Trieste.

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EXTRAITS DE LA BALLADE DE L’ANCIEN ASILE

entre l’homme prétendument malade

et l’homme prétendument normal

y’a l’Hôpital

l’Asile se divise en trois

Hôpital

Psychiatrique

Provincial

ICI ÉCLAIRÉE PAR LA SCIENCE

ET PAR LA BIENVEILLANCE

LA PROVINCE DE TRIESTE

TÉMOIGNE SA RECONNAISSANCE

X présents

tous absents

sacré le crâne du Psychiatre

sacro-saintes les fesses de l’Assistante sociale

au beau milieu de l’Hôpital

y’a

la Science

calée dans son fauteuil

avec ses infinies facultés

y’a le Staff médical

y’a le Staff Infirmiers

y’a le statu quo des prisonniers

un arbre au centre

enclos de murs

broyant du bitume

en silence on tourne

souvent tourne aussi le vent…

… tout tourne ici dedans

y’a un portail de fer

… il se ferme

il s’ouvre… ?

allées ombragées

parterres de fleurs

haies hippodromiques

reposent le regard

et en avant – en arrière

en arrière et en avant

Halte !

il était une fois…

… toujours la même histoire

il pleut ?

se couvrir de gloire

y’a un Monument avec une face de bronze

une mine patibulaire de lombrosienne mémoire

y’a un Tape-cul qui descend et qui monte

s’il monte il descend pas

s’il descend il remonte

y’a une Villa psychiatrique verrouillée

d’l’intérieur

y’a une étoile qui brille au sommet du clocher

y’a la lune qui tourne

tout autour de son ombre

y’a une Salle d’Anatomie

place d’armes de la Médecine

y’a une vieille cuisine

on dirait le Mausolée d’la Faim

y’a une église un peu bizarre

Chrétienne Catatonique Romaine

y’a aussi un nœud coulant

toujours à la dernière mode

y’a une Clepsydre

qui taraude la tête

y’a une fenêtre du dernier cri

y’a un belvédère

avec dernière vue

il manque une liste des morts au champ d’honneur

y’a pas de paix

y’a pas d’échappatoire

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