POEZIBAO : Ancet

POEZIBAO, 6 août 2012

Jacques ANCET

Les travaux de l’infime


On était habitué aux petits volumes de grande qualité que propose Po&psy depuis quelques années. Cette nouvelle collection « in extenso » est plus ambitieuse puisqu’elle vise à « reprendre des textes d’auteurs précédemment publiés dans la collection Po&psy en les resituant dans l’ensemble plus vaste qui les a vus naître – recueil thématique intégral ou œuvre poétique complète. » On retrouve donc dans Travaux de l’infime des volumes plus courts de Jacques Ancet : Portrait d’une ombre (Po&psy, 2011), Puisqu’il est ce silence (Lettres vives, 2010), ainsi que divers poèmes publiés en livres d’artistes ou en revues ces dernières années. Reste qu’une bonne moitié du volume est inédit, avec notamment la première partie, qui donne son titre à l’ouvrage. La maquette du livre est inventive et réussie : la couverture est doublée d’une jaquette en papier calque assez rigide, et ce même papier, en plus souple, est utilisé à l’intérieur du livre pour séparer les différentes sections. La superposition de ce calque sur les reproductions de dessins au fusain d’A. Hollan est intéressante visuellement et recoupe le goût pour le flou, l’ombre, l’indistinct, que partagent depuis longtemps le poète et l’artiste.

Qu’est-ce que l’ « infime » ? C’est de la « buée » : ce qu’on ne sait pas au-delà ou en deçà de ce que l’on sait. Mais il ne s’agit pas de la masse de connaissances existantes demeurant hors de portée d’une vie d’homme. Chez Ancet, l’infime est cette frange de non-savoir au bord du quotidien le plus plat, prosaïque, normal. Le premier poème du livre est emblématique : « On entre dans un nouveau silence. / On ne sait pas s’il a un nom. / La neige le recouvre et l’éclaire. / On ne sait rien. On ne saisit qu’un / mouvement de doigt dans la lumière, / un visage, la pause d’un pied. / On entre dans ce qu’on ne sait pas. » (p.11) Cette affirmation que la poésie n’est pas de l’ordre du savoir, de la maîtrise, de la pensée, est une sorte de leitmotiv du livre. Cela n’exclut en rien la part disons technique de l’écriture, mais cela insiste sur un enjeu central : la poésie est un mode particulier, autonome, d’appréhension du monde. « Sans savoir, on entre dans l’infime. » (p.12) « On ne sait pas. » (p.36) « Ce qu’on ne sait pas est ailleurs : dans le regard évaporé et le réseau des veines – dans ce qu’il reste à vivre. »(p.61) « Plus je vais, moins je sais, oui. » (p.77) « On ne sait pas. » (p.90) « La mort, la vie et, entre, ce qu’on ne sait pas et qu’on traverse sans savoir. » (p.110) « Je ne sais pas, répète-t-il, je ne sais pas. » (p.257) « On ne sait pas mais on insiste. Quelquefois, ça se rapproche. On va savoir. C’est comme une lueur, là. Ça vibre. Ça s’éloigne. C’est et ce n’est pas. On dit c’est rien. » (p.271)
On mesure la constance de la quête d’Ancet : elle fait l’unité poétique de tout  le livre, et peut-être de l’œuvre. C’est creuser sans fin une expérience, elle-même infinie sauf la mort, celle de vivre. « On est là. » (p.13) mais comme débordé par cette expérience même d’être là. D’ordinaire, dans la vie pratique, on réduit cette expérience à ses 95% de lisible, dicible, utile, échangeable : « la surface plane des choses arrêtées dans leur nom. » (p.88) On se maintient dans et on participe à « l’assourdissant brouhaha du jour » (p.262) Dans la vie poétique, c’est exactement le contraire : on centre sur les 5% qui restent, la part irréductible de l’expérience de vivre. Ancet travaille une « infime » bande passante d’être, illisible autant qu’évidente. « On se tait. Les mains poursuivent / des objets invisibles ou peut-être / une forme d’air. On ne sait pas / ce qu’on cherche, mais c’est là, on le sent. » (p.25)
De même pour Alexandre Hollan qui pousse le visible jusqu’aux marges du reconnaissable. C’est encore un feuillage mais déjà une ombre, un reste vague d’arbre, une trace sombre sur la nuit qui l’infuse, l’absorbe lentement. Il y a encore quelque chose et déjà plus rien. Le poète et l’artiste ont vraiment en commun cette interrogation sur le tremblé, l’ « entre » (p.191), la limite floue. On repense à Verlaine : « La neige incertaine / Luit comme du sable. »

Antoine EMAZ

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