LE FRANCAIS AUJOURD’HUI n° 181

 

PO&PSY, UNE COLLECTION POUR LE PASSAGE DES POÈMES

par Serge MARTIN

 

Bien des grandes maisons d’édition se contentent de maintenir leurs fonds
de poésie et bien peu d’entre elles continuent à publier ces livres qui, dit-on,
ne se vendent pas parce qu’ils ne peuvent entrer dans les plans de rentabilité
auxquels elles seraient soumises. On sait l’importance des « petits éditeurs »(1)
qui, contre vents et marées, font l’essentiel de ce qui se publie dans ce
domaine (2). Il faut néanmoins remarquer quelques expériences éditoriales
remarquables et originales : celle d’un éditeur de sciences humaines, par
exemple. Mais, ici comme ailleurs, tout ne tient-il pas à l’obstination si ce
n’est au rêve d’individus attentifs au plus haut point aux arts du langage.
Danièle Faugeras en est. Elle a lancé récemment avec Pascale Janot (3), la
collection « PO&PSY » chez ÉRÈS. Les premiers pas de cette collection,
des livres accessibles et chaque fois très originaux, réinventent simplement la
poésie et peuvent donner l’occasion à de nombreux lecteurs de vivre poème (5).
On n’oubliera pas la propre expérience poétique de Danièle Faugeras (6), sans
laquelle une telle réinvention n’aurait pas lieu pour que les poèmes passent
de voix en voix.

* * *

S.M. : Pourquoi lancer une collection consacrée à l’édition de poèmes dans
une maison d’édition, ÉRÈS, qui a depuis ses débuts pour vocation « les
sciences humaines et les pratiques qui s’en inspirent » ? Est-ce qu’on
peut considérer qu’aujourd’hui certaines pratiques d’écriture poétique
s’inspirent des sciences humaines ou, plus largement, est-ce qu’elles
participent comme d’autres d’une connaissance de l’homme et de la
société ?
Il y a une raison toute circonstancielle, qui est que je suis traductrice
depuis bientôt trente ans pour le compte des éditions ÉRÈS, entre autres,
mais principalement puisque j’y codirige une collection de textes cliniques
fondamentaux du domaine étranger, intéressant la psychanalyse et la
psychiatrie institutionnelle. Et comme chez ÉRÈS, le travail ne se conçoit
pas sans un arrière-plan de partages culturels et amicaux, lorsque nous avons
pensé, Pascale Janot et moi, en 2008, à nous doter d’un outil éditorial
pour nos traductions à quatre mains de poésie, c’est tout naturellement
que nous avons proposé à Marie-Françoise Sacrispeyre d’étendre le champ
des publications d’ERÈS à la poésie. L’ouverture et l’enthousiasme qui
caractérisent notre éditrice ne nous ont pas laissé le temps de chercher
ailleurs.
Sauf que, pour nous, la littérature et à fortiori la poésie ne sont pas des
« pratiques qui s’inspirent des sciences humaines » mais bel et bien, comme
l’a fort justement dit Freud, que nous avons fait notre « parrain », la voie
royale de la compréhension de l’humain.
En inscrivant, au départ, PO&PSY au catalogue des éditions ÉRÈS, nous
pensions nous adresser surtout au lectorat traditionnel d’ÉRÈS. Quatre ans
après, non seulement il apparait que ce lectorat nous a comprises et suivies,
mais la diffusion en librairie assurée via ÉRÈS offre à PO&PSY une présence
en librairie que bien des petits éditeurs doivent lui envier. Mais notre but
premier était – et est de plus en plus – de proposer une approche simple et
attrayante aux lecteurs peu familiarisés avec la poésie. Libre à eux ensuite
d’approfondir auprès des collections d’auteurs. D’où nos quelques partis
pris irréductibles : petits format et volume, écritures brèves, un seul titre
par auteur, mise en page originale pour chaque texte, fabrication de qualité
incluant quand c’est possible un dialogue avec des artistes. Et surtout des
rencontres, invitées et suscitées, sous des formes diverses mais toujours « en
équipe » : auteurs, éditeurs, traducteurs, artistes… ; lectures, présentations
animées, ateliers de traduction… pour « porter » les oeuvres et répondre aux
curiosités et désirs des lecteurs.

S. M. : Vous donnez une place importante à des poètes de langues étrangères
et en particulier de l’espagnol (d’Argentine) et du persan (d’Iran) sans
hésiter à proposer une « traduction-adaptation » d’un chef-d’oeuvre
japonais du XVe siècle… Est-ce parce que les écritures poétiques sont
depuis toujours « mondialisées » ou parce que l’édition française de
PO&PSY, une collection pour le passage des poèmes poésie reste encore trop timorée en regard des expériences poétiques
étrangères ?
Nous sommes, Pascale et moi, des passionnées de traduction. Et de poésie.
Et nous nous offrons, avec PO&PSY, le luxe de travailler au coup de coeur.
Et donc, si les questions que vous évoquez nous habitent, ce n’est que dans
un second temps. Il y a d’abord une rencontre : d’un texte dans sa langue,
qui nous émerveille et qu’« il nous faut » : Universo, Porchia, Sinisgalli,
etc. ; d’un traducteur, qui se propose de travailler selon nos « exigences »
et qui prend en charge l’ensemble du travail « traductorial » : prospection,
contacts et correspondance, traduction, présentations, etc. : Kiarostami,
Rôshan, Ritsos… ; d’auteurs, de lecteurs ou même de collègues éditeurs qui,
nous appréciant, attirent notre attention sur tel ou tel texte « pour nous » :
le renga dont vous avez parlé, Olav H. Hauge, poète norvégien à venir, etc.
Parfois la rencontre a eu lieu de longue date, comme pour Garcia Lorca,
que j’ai eu la chance d’étudier dans le texte au lycée, avec les autres poètes
espagnols de son temps. Avec toutefois un petit problème, qui va nous
préoccuper dans les années à venir, celui d’arriver à garder suffisamment
de recul pour maintenir cette diversité qui est notre objectif majeur de
« passeuses en poésie ». Les festivals de poésie sont un vivier que nous nous
employons à explorer au mieux.
Reste qu’il nous arrive, oui, de nous heurter à la frilosité de l’édition
française en matière de traduction, sous des prétextes assez inavouables,
parfois, de confiscation de droits, ou au nom d’une défense de la « bonne »
traduction, celle qui était autorisée il y a trente, voire cinquante ans ! Pour
notre part, nous sommes convaincues qu’« abondance de traductions ne
nuit pas » et que la retraduction, tout comme l’interprétation musicale
qu’on ne saurait imaginer figée dans un codex, doit devenir pratique
courante. Lorsqu’on a vu des lecteurs s’intéresser à la traduction d’une langue
difficile d’accès et dont ils ne connaissent pas le moindre signe, comme le
persan, on comprend que le travail de traduction est bien davantage qu’une
translittération, qu’il ouvre de nouvelles possibilités de rapport à l’autre,
qu’il soit de même langue ou étranger.

S. M. : Vos petits livres, par le format, sont très originaux puisque, le plus
souvent, ce sont des livrets insérés dans un petit coffret cartonné et que,
par ailleurs, vous donnez une place importante à l’accompagnement
graphique – je pense aux dessins de Magali Latil pour Claudine Bohi
et à ceux d’Alexandre Hollan avec Jacques Ancet. Est-ce pour continuer
la tradition des « beaux » livres de poésie en les rendant accessibles à
tous puisque leur prix reste fort modique ou bien ne cherchez-vous
pas à faire place à des expériences chaque fois singulières – je pense à
l’édition de Grenier d’étoiles de Federico Garcia Lorca qui demande de
déplier des pages pliées en quatre ?
Pour nous, c’est vrai, le sens du texte, déjà, est inséparable de sa disposition
sur son support. Cela apparait d’autant plus vrai dans le champ de la poésie
et surtout de la poésie brève, où le « blanc », le silence de la page, remplit
une fonction rythmique au même titre que l’organisation du vers. D’où
le parti pris de ces mises en pages diversifiées, adaptées à chaque poème,
et à l’exigence d’« un poème par page ». D’où, aussi, le rôle du coffret qui
« unifie » dans une seule et même présentation, que ne distinguent que les
couleurs, les diverses formes que prennent les recueils.
Mais très vite, l’envie nous est venue, grâce à Nadine Cabarrot, photographe
et poète à ses heures, de faire dialoguer des démarches qui somme
toute sont très proches. Non des « illustrations », donc, plutôt des échos…
Et nous allons pousser l’expérience à une de ses extrémités possibles en
2013 avec Philippe Judlin, plasticien qui « reforme » (comme écrivait Pierre
Reverdy) avec les moyens de la peinture ses poèmes, donnant lieu à ce que
nous avons appelé une « poésie plastique ».
Alors oui, disons que nous poursuivons là sans doute un double but :
proposer des « beaux petits livres » ou des « petits beaux livres », comme
on voudra, et chercher, donner à voir, faire dialoguer des formes et des
démarches pour accroitre encore ces possibilités de sens auxquelles oeuvre la
poésie.

S. M. : Quel bilan tirez-vous des débuts de votre collection pour sa continuation
et sur la situation de l’édition en France à l’ère numérique ? Quelles perspectives ?
Ah… là, j’aimerais bien donner la parole à la troisième larronne de
PO&PSY, notre amie éditrice. Elle vous parlerait mieux que moi de la
situation créée par le passage au numérique – qu’elle ne conçoit pas comme
contradictoire, d’après ce que je crois savoir.
Pour ce qui est de la collection PO&PSY sous sa forme actuelle, je pense
qu’elle a encore de beaux jours, à deux niveaux : celui du « beau petit livre »
dont j’ai parlé plus haut, qui répond de façon visible au désir des lecteurs –
du moins ceux qui fréquentent les marchés et salons de poésie. À ce désir
du lecteur correspond le nôtre – traducteurs, auteurs, artistes – et à mon
sens, il sera difficile à tarir, vu l’immense domaine des expressions poétiques
inexplorées… Il est vrai qu’il rencontre parfois certaines limitations, par
exemple : le fait de n’avoir pas prévu un format capable d’accueillir un CD,
nous oblige à renoncer à certaines oeuvres de poésie sonore. Mais c’est le
principe de réalité !
En tout cas, quel que soit l’avenir de PO&PSY en tant que livre papier, le
plus important pour nous, ce sont les échanges bien réels qu’il suscite à la
fois entre ceux qui y travaillent et entre ceux-là et ceux pour qui la poésie a
encore quelque chose à dire de l’humain.

* * *

Notes :

1. On peut consulter un résumé de l’étude de B. Legendre et C. Abensour sur « les
petits éditeurs » (Regards sur l’édition I, Les petits éditeurs, Situations et perspectives ; II Les nouveaux éditeurs (1988-2005), Paris, La Documentation française, 2007) à cette adresse :
[http://www.arald.org/pdf/dossiersenligne/LEGENDRE_petits_editeurs.pdf].
2. Il n’est pas coutume dans cette chronique de parler de l’édition, mais j’ai déjà fait
exception : « Les éditions Tarabuste, 20 ans de création » dans Le français aujourd’hui, 154, septembre 2006, p . 115-120.
3. Pascale Janot, lectrice de langue française à l’université de Trieste, a soutenu le 14mars 2012 sa thèse (L’Escorte métalinguistique et méta-énonciative des termes dans les discours de vulgarisation économique et ses enjeux discursifs) à Paris 3, Sorbonne nouvelle. Elle est traductrice de l’italien.
4. [http://www.editions-eres.com/].
5. L’occasion de rappeler ce très beau titre et livre de Henri Meschonnic publié en 2006 aux éditions Dumerchez.
6. On peut lire, entre autres : Lieu dit (avec des dessins d’Alexandre Hollan, Propos2éditions, 2010), Murs (avec des dessins de Magali Latil, Manosque, Propos2éditions).7. On peut suivre la vie de la collection sur son blog : [https://poetpsy.wordpress.com/].
8. Le présent volume est le premier à paraitre dans la collection « PO&PSY in extenso ». Celle-ci entend reprendre des textes d’auteurs précédemment publiés dans la collection PO&PSY en les resituant dans l’ensemble plus vaste qui les a vu naitre – recueil thématique intégral ou oeuvre poétique complète.

* * *

Entretien et montage réalisés, avec l’aimable collaboration de Danièle Faugeras, par Serge MARTIN pour Le Français aujourd’hui n° 181, « Écrits d’élèves, contraintes de la langue ».

* * *

La collection  :
• Jacques ANCET, Les Travaux de l’infime, avec des dessins d’Alexandre Hollan
(PO&PSY in extenso8), 10,5 x 15, 314 pages, 18 E, aout 2012, dos carré collé,
couverture cartonnée sous jaquette calque.
• SÔGI / SHÔHAKU / SÔCHÔ, Trois voix à Minase, Renga, 10,5 x 15, 46 pages
reliées « Japon » sous pochette à rabats cartonnée, 10,50 E, avril 2012, traduit et
adapté du japonais par Shinji Kosaï et François Migeot.
• Claudine BOHI, Avant les mots, dessins de Magali Latil, 10,5 x 15, 58 pages
reliées sous pochette à rabats cartonnée, 10,50 E, avril 2012.
• Federico GARCÍA LORCA, Grenier d’étoiles,avec 4 dessins à la plume de l’auteur,
10,5 x 15, 12 feuillets pliés en 4 sous pochette à rabats cartonnée, 10,50 E,
avril 2012, traduit de l’espagnol par Danièle Faugeras.
• Jacques ANCET, Portrait d’une ombre, avec 7 dessins d’Alexandre Hollan, 10,5 x
15, 66 pages, sous pochette à rabats cartonnée, 10,50 E, avril 2011.
• Alireza RÔSHAN, Jusqu’à toi combien de poèmes, édition bilingue persan et
français, illustration de couverture : Tayebeh Hashemi, 10,5 x 15, 47 feuillets
séparés sous pochette à rabats cartonnée, 10,50 E, avril 2011, traduit du persan
(Iran) par Tayebeh Hashemi et Jean-Restom Nasser.
• Antonio PORCHIA, Voix éparses, 10,5 x 15, 76 pages sous pochette à rabats
cartonnée, 10,50 E, avril 2011, traduit de l’espagnol (Argentine) par Danièle
Faugeras.
• Nadine CABARROT, Deltas, Carnets de voyage, 10,5 x 15, 86 pages (4 blocsnotes
sous calque avec reproduction d’un aquagramme), sous pochette à rabats
cartonnée, 10,50 E, juin 2010.
• GUILLEVIC, Ce sauvage, Poème, 10,5 x 15, 64 pages reliées sous pochette à
rabats cartonnée, 10,50 E, juin 2010.
• Abbas KIAROSTAMI, Havres, édition bilingue persan et français, 10,5 x 15, 44
pages, sous pochette à rabats cartonnée, 12,50 E, octobre 2009.
• François MIGEOT, Lenteur des foudres, 10,5 x 15, 40 pages, sous pochette à
rabats cartonnée, 10,50 E, octobre 2009.
• ISSA, Pas simple en ce monde d’être né humain, édition bilingue japonais
(kanji/hiragana) et français, 10,5 x 15, 46 feuillets séparés sous pochette à rabats
cartonnée, 12,50 E, octobre 2009, traduit du japonais par Danièle Faugeras et
Pascale Janot.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :