Federico García Lorca – in extenso

FGL final 19-02-16 copie

traduit de l’espagnol par Danièle Faugeras
avec des encres d’Anne Jaillette

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Federico García Lorca, né à Fuente Vaqueros, près de Grenade en 1898, fut tout à la fois poète et dramaturge prolifique et talentueux, peintre, pianiste et compositeur.

Il fut l’ami de créateurs comme Luis Buñuel, Salvador Dalí, Rafael Alberti, José Bergamin, Manuel de Falla…

Son œuvre, profondément ancrée dans les paysages naturels et humains de son enfance, tout imprégnés de culture andalouse, est néanmoins en perpétuelle recherche, comme en témoignent l’implication du poète dans le mouvement d’avant-garde connu comme “génération de 27” et son engagement pour la cause de l’art dramatique, pendant le bref épisode de la République espagnole (1930-36) d’où sortira sa trilogie rurale : Noces de sang, Yerma, La Maison de Bernarda Alba.

Il écrit des poèmes de façon ininterrompue, depuis ses premiers recueils de jeunesse : Livre de poèmes, Chansons (1920-1922) jusqu’à Poète à New-York (1929-30, publié en 1940), en passant par le très célèbre Romancero gitan (1927).

La guerre civile de 1936 lui sera fatale : en août, il est abattu par des anti-Républicains et son corps est jeté dans une fosse commune à Víznar (jusqu’en 2009, sa famille tentera en vain de retrouver sa dépouille pour une inhumation).

Il faudra attendre la mort de Franco, en 1975, pour que soit levé l’interdit de parole sur l’œuvre et la mort de Federico García Lorca.

 

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L’œuvre poétique de Federico GARCÍA LORCA a été abondamment traduite et publiée en français, surtout depuis son entrée dans le domaine public en 2006.

Toutefois, la multiplicité même de ces traductions (dues à des auteurs divers et réalisées à des époques différentes) ne permet pas d’avoir une vision d’ensemble de l’œuvre du poète et de percevoir la richesse thématique et stylistique d’une écriture déjà en elle-même extrêmement variée.

Il revenait donc à PO&PSY, dont la collection in extenso a pour spécificité de publier en édition bilingue l’intégralité de l’œuvre d’un poète dont la « petite collection » PO&PSY a déjà publié un recueil, de proposer une nouvelle traduction à une seule voix de l’œuvre poétique versifiée du poète andalou.

Cette nouvelle version française a été établie à partir de deux éditions originales de référence des Obras completas de Federico García Lorca : l’édition Aguilar (Madrid, 13ème édition, 1967), et l’édition de Miguel García Posada pour Galaxia Gutenberg / Circulo de Lectores (Barcelone / Valence, 1996).

 

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EXTRAITS

 

 

PRÉSENTATION par Miguel García Posada,

éditeur Galaxia Gutemberg / Circulo de Lectores

de Federico García Lorca, OBRAS COMPLETAS -POESÍA (1996)

 

Soixante ans ont passé depuis l’assassinat de Viznar, le monde a été le théâtre de toutes les atrocités imaginables et pourtant, la diffusion de l’œuvre de Federico García Lorca est loin d’avoir pris fin. Il n’est de langue cultivée dans laquelle il n’ait été traduit ; ses pièces ont été et sont représentées en tous lieux comme du théâtre classique ; les éditions se multiplient ; sa vie est portée au cinéma et inspire des textes dramatiques ; les études, livres et articles sur sa vie

et son œuvre constituent la bibliographie la plus vaste jamais atteinte pour un écrivain de langue espagnole, exception faite de Cervantes. Il ne suffit pas non plus, pour expliquer le phénomène cette diffusion, qui a des raisons profondes, d’évoquer le fait que certaines lignes de son œuvre Gitans et toreros en mélange bigarré – ont pu être interprétées comme une expression de l’Espagne romantique et d’opérette. Cette image stéréotypée de l’Espagne s’est modifiée ou tend à se modifier très rapidement de nos jours et cependant, l’œuvre lorquienne perdure.

Tous ceux qui l’ont connu ont vu dans le poète un être génial. « Son œuvre maîtresse, c’était lui », a dit Buñuel. Et Vicente Aleixandre : « Personne ne peut le définir. Il était doux comme un coquillage marin. Innocent dans son terrible rire brun, comme un arbre furieux. Ardent dans ses désirs, comme un être né pour la liberté ». Et donc, cet être exceptionnel engendra aussi une œuvre exceptionnelle et il le fit, comme d’autres artistes exceptionnels -Mozart ou les grands poètes romantiques anglais – en un temps très court, à peine 18 années de carrière littéraire, qui sont celles écoulées entre la publication de son premier livre, Impressions et paysages, et la composition de son dernier drame, La maison de Bernarda Alba. L’œuvre fut à la hauteur du personnage humain. Il est probable que s’il avait vécu davantage, Lorca aurait donné encore plus de lui-même. Mais ce qu’il a donné suffit pour faire de lui un des plus grands poètes de notre langue, aux côtés des plus grands classiques, pour le considérer comme l’un de nos meilleurs dramaturges, comme le très digne héritier du meilleur de Lope de Vega et de Calderón, et pour que nous le tenions pour un prosateur d’importance qui, dans ses conférences, allocutions et articles s’exprima toujours dans un castillan somptueux et original, à la vision généreuse.

Sa voix ample, puissante, fraternelle, est aussi une voix multiforme. Lorca ne se répète pas. Chaque œuvre ou chaque cycle d’œuvres pose un problème spécifique, lui aussi. D’où la troublante variété lorquienne : poète du vers classique aussi bien que du vers libre, du poème bref comme de l’ode prolixe, de la chanson et de l’élégie, et auteur de tragédies et de farces, de drames et de textes dramatiques que lui-même qualifiait d’« irreprésentables ». Poésie de la grande ville cosmopolite et du petit cours d’eau de la contrée andalouse. Drame de la Grenade provinciale de Doña Rosita et rêve ou délire théâtral d’homosexuels angoissés dans un espace sans temps ni ciel (Le public). Multiple et une, justicière et miséricordieuse, lyrique, épique et tragique, cette œuvre est une des expressions littéraires déterminantes du 20e siècle, en quelque langue que ce soit.

 

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POÈMES

 

L’OMBRE DE MON ÂME

L’ombre de mon âme

Fuit dans un couchant d’alphabets,

Brouillard de livres

Et de mots.

L’ombre de mon âme !

J’ai atteint la ligne où cesse

La nostalgie,

Où la goutte de pleur se transforme,

Albâtre d’esprit.

(L’ombre de mon âme !)

C’en est fini

Du flocon de la douleur,

Mais il reste la raison et la substance

De mon vieux midi de lèvres,

De mon vieux midi

De regards.

 

(De Livre de poèmes)

 

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ADIEUX

 

Je me quitterai

au carrefour

pour m’engager sur le chemin

de mon âme.

Réveillant souvenirs

et mauvais moments

j’arriverai au petit verger

de ma chanson blanche

et me mettrai à trembler comme

l’étoile du matin.

 

(De Suites)

 

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LE JARDIN DE LA PETENERA

 

Sur l’étang

dorment les saules.

Les cyprès sont de noirs

jets d’eau de rosiers

et les cloches de toutes parts

sonnent le glas.

À ce jardin on arrive

trop tard,

les yeux sans lumière

et le pas vacillant.

Après avoir traversé

un fleuve de sang.

 

(De Poèmes du cante jondo)

 

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LA NONNE GITANE

 

Silence de chaux et de myrte.

Mauves dans les graminées.

La nonne brode des giroflées

sur une toile de couleur paille.

Sur le lustre gris volètent

les sept oiseaux du prisme.

L’église grommelle au loin

comme un ours le ventre en l’air.

Qu’elle brode bien ! Avec quelle grâce !

Sur la toile de couleur paille

elle aimerait bien broder

des fleurs de sa fantaisie.

Des tournesols ! Des magnolias

tout de paillettes et rubans !

Des crocus et des lunes,

sur la nappe de la messe !

Cinq oranges sont à confire

dans la cuisine voisine.

Les cinq plaies de Jésus Christ

coupées à Almería.

Dans les yeux de la nonne

galopent deux cavaliers.

Une rumeur sourde à la fin

lui desserre la chemise,

et, à la vue des nuages

et des monts dans les lointains

raidis, se brise son cœur

de sucre et de citronnelle.

Oh ! cette plaine cabrée,

avec vingt soleils dessus !

Et ces rivières dressées

qu’entrevoit sa rêverie !

Mais elle retourne à ses fleurs,

tandis que debout, dans la brise,

la lumière joue aux échecs

en haut de la jalousie.

 

(De Premier romancero gitan)

 

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RETOUR DE PROMENADE

 

Assassiné par le ciel.

Entre les formes qui tirent vers le serpent

et les formes qui cherchent le cristal,

je laisserai pousser mes cheveux.

Avec l’arbre aux moignons qui point ne chante

et l’enfant au blanc visage d’œuf.

Avec les bestioles à la tête brisée

et l’eau loqueteuse des pieds secs.

Avec tout ce qui a une fatigue sourde-muette

et un papillon noyé dans l’encrier.

Achoppant sur mon visage différent de chaque jour.

Assassiné par le ciel !

 

(De Poète à New York)

 

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PREMIÈRE GACELA : DE L’AMOUR IMPRÉVU

 

Personne ne comprenait le parfum

de l’obscur magnolia de ton ventre.

Personne ne savait que tu martyrisais

un colibri d’amour entre tes dents.

 

Mille petits chevaux de Perse dormaient

sur la place baignée de lune de ton front,

tandis que moi j’enlaçais, quatre nuits

durant, ta taille, ennemie de la neige.

 

Entre jasmins et craie, ton regard

était une pâle gerbe de semences.

Moi, dedans mon cœur je cherchai pour toi

les lettres d’ivoire qui disent toujours.

 

Toujours, toujours : jardin de ma souffrance,

ton corps qui me fuira toujours, le sang

de tes veines en ma bouche, ta bouche

à présent sans lumière pour ma mort.

 

(De Divan du Tamarit)

 

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SONNET DE LA GUIRLANDE DE ROSES

 

Cette guirlande ! vite ! car je meurs !

Tresse-la vite ! chante ! gémis ! chante !

Car l’ombre trouble ma gorge et me hantent

à nouveau de Janvier les mille lueurs.

 

De ce que tu m’aimes à ce que je t’aime,

vent d’étoiles et végétal frémissement,

d’une foison d’anémones le gémissement

obscur porte une année à son extrême.

 

Jouis du frais paysage de ma chair rompue

saccage mes joncs et mes ruisseaux déliés,

bois sur ma cuisse de miel mon sang épandu.

 

Mais vite ! vite ! Qu’unis, enlacés,

bouche recrue d’amour et âme mordue,

le temps nous trouve complètement brisés.

 

(De Sonnets de l’amour obscur)

 

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