Kenneth Rexroth

Rexroth copie

traduit de l’anglais (américain) par Joël Cornuault – version bilingue

avec des mangas de Hokusai

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Kenneth Rexroth est né à South Bend, dans l’Indiana, en 1905. Après une adolescence vagabonde dans les rues de Chicago, il s’installa en 1927 à San Francisco et vécut en Californie jusqu’à la fin de sa vie.

Il fut l’auteur de nombreux écrits de journalisme et essais touchant la littérature contemporaine, l’histoire des idées, de la littérature et des religions. Il fut aussi le traducteur de poèmes venus du grec ancien, de l’espagnol et du français, mais également du chinois et du japonais : il fut l’un des premiers, dès les années 1930, à acclimater la poésie d’Extrême-Orient aux États-Unis.

Enfin et surtout, Kenneth Rexroth fut poète lui-même. D’abord influencé par le cubisme de Reverdy, son éloignement des formes d’expression modernistes lui permit de composer des méditations poétiques très personnelles, dans lesquelles nature et culture, érotique et spiritualité, lyrisme et révolte, thèmes intimes et universels se répondent et fusionnent. Comme fusionnent ses écrits en prose et sa poésie, qui emprunte finalement à des genres fort variés, de l’élégie à l’imitation des Anciens, de la lettre ouverte au poème-méditation.

Anarchiste, Rexroth s’inspire du bouddhisme ; bouddhiste, il pratique Jacob Boehme ou Simone Weil ; poète, il marie science et histoire ; soutien d’Alan Ginsberg, il commente les Classiques. Il s’adonne à la peinture, ainsi qu’à la lecture de poésie sur fond de musique de jazz, et aborde même le théâtre. Pivot de la vie artistique, il anime ce qu’on a appelé la Renaissance de San Francisco, mouvement des années 1940-1950, qui accueillit les beats Kerouac et Ginsberg sur la côte ouest.

Mais ces multiples orientations, sous-tendues par une culture universelle anti-académique et libertaire, loin de l’entraîner vers un éclectisme superficiel, dessinent dans la continuité un univers sensible et intellectuel d’une grande consistance. Son activité et ses idées mordantes, commandées par un fort appétit de vie, une vive conscience sociale et politique, un souci de la nature et de l’état du monde ne furent pas sans influence sur les jeunes générations des années 1960 et la contre-culture.

Après 1968, Rexroth donna des cours de poésie et de chanson à l’université, il participa aux émissions d’une radio souterraine et se rendit au Japon, comme il avait traversé Angleterre, France et Italie après-guerre. Ses voyages lui inspirèrent chaque fois d’importants poèmes.

Kenneth Rexroth est mort à Santa Barbara (Californie) en 1982.

On pourra lire de lui en français : Les Classiques revisités (Plein Chant) ; L’Automne en Californie (Fédérop) ; Le San Francisco de Kenneth Rexroth (revue Plein Chant n° 63) « Huit poèmes pour la musique d’Ornette Coleman » (revue Europe N° 820-821). D’autres poèmes sont en cours de traduction.

 

LES POÈMES D’AMOUR DE MARICHIKO

 

L’intérêt de Kenneth Rexroth pour la poésie classique de la Chine et du Japon est précoce et suit de près celui d’Ezra Pound.

Cet intérêt n’est pas purement littéraire ou esthétique, il est aussi contemplatif et religieux, voire social et politique, en ceci que le bouddhisme zen s’offre en alternative à quelques valeurs occidentales profondes, comme la soif de pouvoir, de possession et d’accumulation. La jonction entre Orient et Occident, rendue géographiquement plus concevable depuis la côte californienne, fait partie de la vision du monde de Rexroth.

En se plaçant dans une perspective historique, dans l’évolution des idées, des représentations et des sensibilités, il faudrait souligner la vive originalité de cette position plaçant Bashô ou Yosano Akiko, Tu Fu et les autres poètes ermites de la Chine au cœur d’une vie de création et de résistance. Que zen et haïku se soient aujourd’hui répandus, sinon banalisés, en Europe même, qui fut longtemps exposée à d’autres influences, trouve là une de ses sources les plus nettement circonscrites.

Mais Les poèmes d’amour de Marichiko s’inscrivent de façon singulière dans les nombreux écrits de Rexroth directement inspirés par Chine et Japon, ou dans les commentaires qu’il fit de ces deux civilisations et de leur littérature. Le recueil se présente comme une suite de poèmes traduits du japonais, suivie d’un ensemble de notes du traducteur et portant la dédicace suivante : « À Marichiko, Kenneth Rexroth. À Kenneth Rexroth, Marichiko »

Or, derrière ce dispositif se cache une supercherie littéraire. En effet, Kenneth Rexroth n’est pas le traducteur de Marichiko. Il en est l’inventeur et il a lui-même composé les soixante petits poèmes qui s’enchaînent dans cette narration d’un amour intense et douloureux.

Pour que le lecteur tombe plus efficacement dans son piège, il a rapidement brossé le portrait de Marichiko, une jeune femme poète avec qui il est en correspondance – ce qui est rendu d’autant plus crédible par ses voyages au Japon – au début d’un appareil de notes.

Entre la dédicace et les notes, impossible de douter de l’existence de Marichiko, jeune femme poète vivant à Kyoto.

Kenneth Rexroth n’était pas coutumier de ce genre de ruse littéraire et celle-ci est, à notre connaissance, un hapax dans sa carrière.

On pourrait s’étendre longuement sur les possibles raisons de sa supercherie, qui a été diversement commentée par la critique aux États-Unis. Mais, au-delà de critères plus ou moins extérieurs (comme l’habileté de la feinte ; l’intériorisation profonde d’une culture des sentiments étrangère à l’Occident ; l’érudition ou la capacité d’un homme à se glisser dans la psychologie d’une femme), c’est encore la poignante beauté, à la fois intense et retenue, directement perçue par le lecteur qui motive notre désir de faire connaître en France ce poème et son auteur.

Bien mieux qu’un simple stratagème, nous y avons vu l’un des beaux poèmes d’amour composé dans la seconde moitié du XXe siècle aux États-Unis.

 

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EXTRAITS

 

I

Je m’assieds à mon bureau.

Que t’écrire ?

Malade d’amour,

Je languis de toi dans ma chair.

Je ne peux que répéter

« Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. »

L’amour tranche dans mon cœur

Et déchire mes organes vitaux.

Des spasmes de désir me suffoquent,

Impossible de les arrêter.

 

 

II

Si je pensais pouvoir m’enfuir

Pour te rejoindre,

Dix mille miles n’en feraient qu’un.
Mais nous habitons la même ville

Et je n’ose pas venir,

Et un mile est plus long qu’un million de miles.

 

 

III

Oh l’angoisse de ces rendez-vous secrets

Au cœur de la nuit,

J’attends, le shoji ouvert.

Tu arrives tard, et je vois ton ombre

Bouger à travers le feuillage

Au bout du jardin.

Nous nous enlaçons – à l’insu de ma famille.

Je pleure entre mes mains.

Mes manches sont déjà trempées.

Nous faisons l’amour, quand soudain

Passe le veilleur de nuit

Avec sa crécelle et sa lanterne.

Nous interrompre en un pareil moment,

Quelle cruauté !

Troublée par son apparition,

Je bredouille des inepties,

De mes lèvres sort un flot

De mots incohérents.

 

 

IV

Tu me demandes à quoi je pensais

Avant que nous ne soyons amants.

La réponse est simple.

Avant de te rencontrer

Je n’avais rien à quoi penser.

 

 

V

L’automne recouvre le monde

D’un antique brocart chinois.

« Nous rapiéçons les vieux habits », crient les      criquets.

Ils sont plus économes que moi.

 

 

VI

Rien que nous.

Dans notre petite maison

Loin de tous,

Loin du monde,

Rien que le bruit de l’eau sur la pierre.

Et alors je te dis :

« Écoute. Entends le vent dans les arbres. »

VII     Faire l’amour avec toi

C’est comme boire l’eau de la mer.

Plus je bois

Plus j’ai envie de boire,

Impossible d’étancher ma soif

Sans vider tout l’océan.

 

 

VIII

Seule lueur dans l’aube,

Le bonheur de notre amour

Est incompréhensible.

Aucun soleil ne brille là, pas de

Lune, pas d’étoiles, pas d’éclair,

Pas même de lampe.

Toutes choses rendues incandescentes

Par l’amour qui illumine le monde.

 

 

IX

Tu me réveilles,

Ouvres mes cuisses et m’embrasses.

À toi la rosée

Du premier matin du monde.

 

 

X

Le givre couvre les roseaux du marais.

Une brume légère les pénètre,

Faisant crépiter leurs longues feuilles.

Tout mon cœur palpite de joie.

 

 

XI

Les uguisu chantent dans les arbres en fleur.

Les grenouilles chantent dans les joncs.

De toutes parts le même appel

Des êtres entre eux.

De sombres nuages flottent dans le vide.

Des barques de pêcheurs flottent dans le courant.

Leurs voiles les emportent vers le large.

Mais des cordes, comme autrefois, tressées

Avec les cheveux de leurs femmes,

Les ramènent

Par dessus leurs reflets sur les vertes profondeurs,

Vers les ports de l’amour.

 

 

XII

Viens vers moi, comme tu viens

Doucement vers le rose lit de braises

De mon âtre

Rayonnant dans la forêt obscure.

 

 

(…)

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