Poèmes tamouls de l’époque Sangam

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traduit du tamoul par Geetha Ganapathy-Doré – édition bilingue

avec des photos de Danièle Faugeras

 

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Le présent ouvrage propose une sélection de 57 poèmes tamouls extraits du corpus des 8 anthologies de la « troisième période sangam » (Inde du Sud, 8e siècle).

 

PRÉSENTATION  par Geetha Ganapathy-Doré

 

La langue tamoule

Le tamoul, langue agglutinante appartenant à la famille dravidienne, est une des langues les plus anciennes au monde. Le fait qu’elle soit encore vivante émerveille les linguistes. Elle s’écrit dans un script alphasyllabaire (combinaison de 12 voyelles et 18 consonnes) dérivé du grantha, lui-même dérivé de la brahimi. C’est une des langues officielles de l’Inde, de Singapore et du Sri Lanka. Outre que dans ces aires, elle est parlée par la diaspora tamoule installée en Malaisie, à l’Ile Maurice, en Afrique du Sud et aux Antilles. Elle s’est également répandue en Europe, en Amérique du Nord et en Australie avec les migrations postcoloniales. Au total, le tamoul serait parlé par près de 77 millions de personnes dans le monde.

 

La littérature tamoule classique

Les historiens s’accordent à situer entre les années 200 av. JC et 300, voire 600, de notre ère, l’émergence de la littérature tamoule (liée à l’apparition de la grammaire, Thol Kaappiam). Vers le 1er siècle av. JC, les créations littéraires tamoules ont été compilées sous forme de 10 longs chants et 8 anthologies. Ce corpus de 18 ouvrages contient quelque 2381 poèmes écrits par environ 473 poètes (hommes et femmes exerçant divers métiers et appartenant à différentes couches sociales) dont 102 sont anonymes. Plusieurs sont identifiés uniquement par une image verbale frappante qu’ils ont façonnée. On sait aussi que certains poèmes ont été chantés avec accompagnement au yazh.

 

Sangam

Le mot Sangam se réfère à une institution (académie). D’après Iraiyanaar Agaporul, un ouvrage datant du 8e siècle, trois académies tamoules auraient existé dans les temps anciens pour éprouver et reconnaître la valeur des poètes. Les rois Pandya de la ville Madurai auraient été les mécènes de ces sociétés savantes. Toujours est-il que le mot Sangam lui-même n’est utilisé nulle part dans ce corpus. Il renvoie au mot sanskrit Sangha signifiant « jonction », « union », « confluence », « association ». Ce terme a été repris par les Bouddhistes et les Jaïns pour désigner une assemblée de moines. Par extension il désigne l’époque même qui a vu fleurir les académies de poésie tamoule.                                                                                                                           

La diffusion

Les tamouls conservaient et diffusaient leurs textes en les transcrivant à l’aide d’un stylet en fer sur les feuilles de palmier appelées suvadis. Au cours du temps, ces suvadis sont tombés dans l’oubli. Pendant l’époque coloniale, quand l’imprimerie est arrivée en Inde du Sud (1713) grâce aux missionnaires danois de Tharangmabadi, ce sont les traductions de la Bible qui furent publiées en premier. Il fallut attendre le 19e siècle pour qu’un grand érudit tamoul, U.V. Swaminadha Iyer, consacre sa vie à retrouver les anciens manuscrits, à les transcrire sur papier, à les imprimer sous forme de livres et à écrire des commentaires pour les rendre accessibles aux tamouls contemporains. À présent, la Tamil Virtual University située à Tanjore a mis ces textes en ligne.

                                                                                       

L’esthétique de la poésie Sangam

Les tamouls avaient l’habitude de faire sens du monde à partir du noumène et du phénomène. Les conventions de la poésie Sangam sont basées sur l’écologie. La géographie du territoire, son climat, ses saisons, sa faune et sa flore, ainsi que les activités qui s’y pratiquent sont étroitement liés aux sentiments qu’expriment ses habitants. Cette esthétique écologique n’est pas sans rappeler le système des ragas dans la musique classique indienne, où le sujet créateur est en résonance avec la nature qui l’environne.

 

Le code poétique Sangam

La poésie Sangam fait une distinction nette entre la vie intime (Akam) et la vie en société (Puram). Chaque poème intime se déploie dans le cadre d’un paysage poétique (thinai). Ces paysages poétiques sont au nombre de cinq, à savoir Kurinji (Montagne), Mullai (forêt), Marutham (pré), Neythal (plage) et Palai (désert), associés respectivement aux situations de rencontre et séparation, attente et retrouvailles, infidélité et querelles, et enfin voyage périlleux du héros. Il existe deux autres topos non liés au paysage, Kaikillai et Perunthinai, qui se réfèrent à l’amour non payé de retour et à l’amour qui s’écarte des sentiers battus. Parfois, on trouve des indications en prose (thurai) pour dire qui parle à qui et à propos de quoi. Ces colophons semblent avoir été ajoutés plus tard par des commentateurs. Les poèmes traitant de la vie extérieure (Puram) possèdent des cadres différents. Selon le Tol Kappiam, ils sont au nombre de sept : Vetshi (prélude à la guerre), Vaanji (préparatifs de guerre), Ulingnai (siège), Thumpai (bataille), Vaakai (victoire), Kaanchi (la transcience du monde) et Paataan (louange ou élégie). Les thinais sont eux-mêmes subdivisés en 158 thurais (colophons). Les noms de certains thinais, que ce soit pour la poésie intime ou pour la poésie de la vie sociale, sont des noms de fleurs, afin de faciliter leur mémorisation. Tout en se servant de ces codes, les poètes évitent le lieu commun.

 

Le dramatis personae des poèmes Sangam

Pour la plupart, ces poèmes sont séculiers. Quelques poèmes en l’honneur de Shiva, Perumaal ou Murugan existent et annoncent les épopées à venir. Dans les sociétés pastorales, il est coutumier de voir la poésie héroïque précéder la poésie lyrique. Dans la poésie tamoule du Sangam, la frontière entre ces deux genres est floue. La subjectivité se révèle à travers un acte illocutoire. Naturellement, on trouve un dramatis personae constitué par l’amante, son amie, sa mère, sa nourrice, l’amant, sa maitresse, le roi, le poète, le ménestrel. Le père est mentionné, mais il ne joue pas un rôle actif, ce qui peut laisser supposer une orientation matriarcale de la société.

 

L’avenir de la poésie Sangam

La valeur de témoignage de ces poèmes est indéniable. Les universitaires tamouls sont en train de décortiquer les dimensions politiques, éthiques, juridiques, sociales, économiques, environnementales et anthropologiques de ce corpus. Cet effort soutenu par le gouvernement de l’état de Tamil Nadu contribue à la renaissance et au rayonnement de la langue et de la culture tamoules. Les ouvrages de la poésie Sangam ont été traduits en langues indiennes et en d’autres langues du monde. Les traductions en langue anglaise d’A.K. Ramanujan, George L. Hart, Martha Ann Selby, Vaidehi Herbert et celles en français de François Gros et de S.A. Vengada Soupraya Nayagar sont remarquables et guident cette présente tentative de rendre accessible les poèmes tamouls à un public français.

 

Les sources du présent recueil

Les poèmes traduits ici proviennent de cinq ouvrages : Kurunthokai, Ainkurunuuru, Puranaanuuru, Pathirtrupatthu et Pari Paatal, faisant partie des huit anthologies dont il est dit qu’elles appartenaient à la « troisième sangam ». Les poèmes des trois autres anthologies, Nattrinai, Kalitthogai et Aganaanuuru n’ont pas été inclus à cause de leur longueur. La sélection proposée ici s’est donc opérée selon trois critères : la brièveté de composition, la beauté des images poétiques, l’universalité de l’émotion. C’est un petit pas fait vers le rapprochement des cultures tamoules et françaises puisque, comme dit le poète Kaniyan Poongundranaar,           யாதும்ஊரேயாவரும்கேளிர்

« Toutes les villes sont nos villes natales, tous les hommes sont nos parents. »

 

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EXTRAITS

 

188 – முகை முற்றினவே முல்லை; முல்லையொடு

தகை முற்றினவே, தண் கார் வியன் புனம்-

வால் இழை நெகிழ்த்தோர் வாரார்-

மாலை வந்தன்று, என் மாண் நலம் குறித்தே.

மதுரை அளக்கர் ஞாழார் மகனார் மள்ளனார்

 

Paysage : Forêt

Locutrice : L’amante

Interlocutrice : L’amie de l’amante

 

Les boutons de jasmin ont éclos.

En cette saison de pluie, la forêt s’est embellie de jasmins en fleur.

Celui qui a fait que les bijoux tombent de mon corps aminci n’est pas venu.

Mais le soir, lui, est venu pour ternir ma grande beauté.

 

Poète : Madurai Alakkar Gnazhaar Maganaar Mallanaar

 

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  1. வேம்பின் பைங் காய் என் தோழி தரினே,

‘’தேம் பூங் கட்டி’’ என்றனிர்; இனியே,

பாரி பறம்பில் பனிச் சுனைத் தெண்ணீர்

தைஇத் திங்கள் தண்ணிய தரினும்,

‘’வெய்ய உவர்க்கும்’’ என்றனிர்-

ஐய!-அற்றால் அன்பின் பாலே.

 

மிளைக் கந்தன்

 

Paysage : Pré

Locutrice : L’amie de l’amante

Interlocuteur : L’amant de son amie

 

Quand mon amie t’a donné les fruits verts et amers du margousier,

Tu as dit gentiment qu’il s’agissait d’un morceau de jagré*.

Quand elle te donne l’eau fraîche du mois de thai

Puisée à une source sur la colline de Paari,

Tu dis que c’est une eau chaude qui n’a pas bon goût.

Galant homme, c’est parce que te ne l’aimes plus.

 

Poète : Milai Kandhan

 

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  1. ‘’காமம் காமம்’’ என்ப; காமம்

அணங்கும் பிணியும் அன்றே; நினைப்பின்,

முதைச் சுவற் கலித்த முற்றா இளம் புல்

மூதா தைவந்தாங்கு,

விருந்தே காமம்-பெரும்தோளோயே!

 

மிளைப் பெருங் கந்தன்

 

Paysage : Montagne

Locuteur : L’ami de l’amant

Interlocuteur : L’amant

 

« C’est le désir, c’est le désir », dit-on.

Le désir n’est pas une fièvre qui retombe.

Tel une vache d’âge mûr qui prend plaisir à brouter

Les jeunes herbes de la vieille prairie,

Le désir, quand on y pense, se transforme en plaisir,

Mon ami aux larges épaules.

 

Poète : Milai Perunkandhan

 

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  1. ஊர் உண் கேணி உண்துறைத் தொக்க

பாசி அற்றே பசலை-காதலர்

தொடுவுழித் தொடுவுழி நீங்கி,

விடுவுழி விடுவுழிப் பரத்தலானே.

 

பரணர்

 

Paysage : Pré

Locutrice : L’amante

Interlocutrice : L’amie de l’amante

 

La pâleur de mon corps disparait

Comme la moisissure à l’intérieur du puits de notre ville

Au fur et à mesure que mon amant s’étale sur moi en me caressant, en me caressant.

Elle se répand de nouveau

Au fur et à mesure qu’il se retire, qu’il m’abandonne, qu’il m’abandonne.

 

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  1. அம்ம வாழி, தோழி! மகிழ்நன்

நயந்தோர் உண்கண் பசந்து, பனி மல்க

வல்லன் வல்லன் பொய்த்தல்;

தேற்றான், உற்ற சூள் வாய்த்தல்லே.

 

 

Locutrice : La maitresse de l’amant

Interlocutrice : L’amie de la maitresse

À l’arrière-fond : Les proches de la femme délaissée

 

Longue vie à toi, mon amie ! Je suis contente de te voir.

Dans l’art du mensonge qui trouble les pupilles des femmes sensibles

Et fait jaillir tant de larmes, lui, il est certes un expert.

Mais pour ce qui est de tenir la parole donnée, c’est un parfait ignorant.

 

Poète : Paranar

 

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  1. அன்னாய், வாழி! வேண்டு, அன்னை! நன்றும்

உணங்கல கொல்லோ, நின் தினையே? உவக்காண்

நிணம் பொதி வழுக்கின் தோன்றும்,

மழை தலைவைத்து, அவர் மணி நெடுங் குன்றே.

 

Locutrice : L’amie de l’amante

 

Ma belle, je prie pour que ta vie soit longue !

Tes millets manquent d’eau, n’est-ce pas ma belle ?

Regarde et réjouis-toi : les nuages gorgés de pluie nimbent

La haute colline bleu saphir de ton homme,

Comme du gras sur un morceau de viande.

 

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  1. கார் அதிர் காலை யாம் ஓ இன்று நலிய,

நொந்து நொந்து உயவும் உள்ளமொடு

வந்தனெம் மடந்தை! நின் ஏர் தர விரைந்தே.

 

C’est la saison des pluies et du tonnerre.

Ma douleur ne connait pas de limite.

Avec un cœur abattu à force de souffrir,

Je me suis dépêché de venir, mon amour,

Pour te redonner ta beauté.

 

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  1.       ‘பாரி பாரி’ என்று பல ஏத்தி,

ஒருவற் புகழ்வர், செந் நாப் புலவர்;

பாரி ஒருவனும் அல்லன்;

மாரியும் உண்டு, ஈண்டு உலகு புரப்பதுவே.

கபிலர்

 

Paysage : Paataan

 

« Pari » par ci, « Pari » par là…

Tous ces poètes au langage châtié

Ne louent qu’un seul homme de multiples façons.

Pourtant, il n’y a pas que Pari par ici

Pour protéger le monde.

Il y a aussi des nuages.

 

Poète : Kapilar

 

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ஆடல் தலைத்தலை சிறப்ப, கூடல்

உரைதர வந்தன்று, வையை நீர்; வையைக்

கரை தர வந்தன்று, காண்பவர் ஈட்டம்;

நிவந்தது, நீத்தம் கரைமேலா; நீத்தம்

கவர்ந்தது போலும், காண்பவர் காதல்.

Chant 12, Lignes 31-35

 

Pendant que les jeux battent leur plein ici et là,

Les eaux de la Vaiyai sont venues pour rendre gloire à la ville de Kuutal.

Les spectateurs voient la crue de la Vaiyai monter au niveau des berges.

Elle submerge les berges, comme si elle s’était attirée

Le flot d’amour de ceux qui la regardent.

 

(…)