Ryôichi WAGÔ

Couv Wago copie

Le recueil de Ryôichi Wagô présenté ici en version française est unique à plus d’un titre :

– C’est un témoignage « à vif » d’une expérience humaine extrême rendue par le langage écrit ;

– Ce langage s’invente au jour le jour, minute après minute dans l’entrecroisement indissociable de deux de ses fonctions principales : la fonction poétique (la personne qui écrit était déjà un poète reconnu) et la fonction de communication (l’isolement auquel le soumet la catastrophe oblige le poète à recourir à cette forme de langage, nouvelle pour lui, que lui procure l’outil informatique : le tweet) ; la mise en page et la typographie sont en totale adéquation avec ce work in progress qui nous est donné à voir ;

– À un niveau moins anecdotique, le lecteur assiste avec sidération à la création quasi ex nihilo (l’annihilation catastrophique) du langage poétique et d’une réflexion forte sur le rapport du langage à la terre natale.

Cet ouvrage allie donc, de la façon la plus authentique qui soit, le témoignage d’une plongée dans l’enfer de la catastrophe et de la misère humaine, et une remontée exemplaire vers la vie par le biais de la création poétique et de l’échange humain, abondant ainsi dans le sens de la définition de la poésie formulée par R. M. Rilke, et dont nous avons fait la ligne d’intention de notre collection :

« À l’éternelle question au centre de l’’existence humaine : « Comment est-il possible de vivre quand les éléments de cette vie nous sont insaisissables ? Quand nous sommes toujours insuffisants en amour, hésitants devant la décision et incapables face à la mort, comment est-il possible d’exister ? », le poète répond en « faisant des choses avec de l’angoisse », en transformant l’angoisse en choses qui « soient sorties du temps et confiées à l’espace » – en poèmes. La poésie finalement c’est cette possibilité d’insérer la plainte – ou l’excès d’enthousiasme – dans une totalité qui la résorbe. »

La traduction de ce premier ouvrage de la trilogie de Wagô nous est donc apparue comme une nécessité absolue, à réaliser dans la plus grande exigence de qualité.

Nous nous sommes adressées à Corinne Atlan, connaissant son implication, en tant que traductrice mais aussi en tant qu’écrivain, dans le domaine de la littérature et de la poésie japonaise, et son intérêt à transmettre et faciliter la compréhension de cette civilisation qu’elle connaît profondément.

Et nous avons demandé à Élisabeth Gérony-Forestier, artiste graveur et sculpteur de métal sensibilisée aux problématiques japonaises (sans aucun doute, suggère-t-elle, depuis la sidération précoce qu’a suscitée en elle la catastrophe d’Hiroshima), d’accompagner le texte de Wagô de reproductions photographiques de ses estampages de papiers de soie sur le thème de Fukushima.

 

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EXTRAIT

 

La « vérité » est dans les mots

Le 16 mars, au crépuscule. Seul dans une pièce, à Fukushima, ville où le taux de radioactivité est le plus alarmant, je fixe l’écran de mon ordinateur. Mon appartement est situé au premier étage mais je n’entends pas le moindre bruit provenant des voisins. Sans doute ont-ils tous évacué
les lieux, au moins temporairement, en voyant la fumée blanche qui s’élève depuis quelques jours de la centrale nucléaire. Pour ma part, j’ai décidé de rester dans cette ville où vivent mon père et ma mère, où je travaille. Et je suis désespéré. « C’est la fin de Fukushima, la fin du Japon.» La radio diffuse des appels invitant les habitants en route pour Niigata ou Yamagata à évacuer dans le calme. Par moments, le présentateur a des larmes dans la voix. La population diminue. Peur de l’irradiation. Aucune perspective d’approvisionnement en nourriture, en eau, en essence. J’ai perdu toute énergie, il ne reste plus en moi que le désir d’écrire de la poésie. Je veux confier à quelqu’un ce sentiment de désespoir particulier dont l’espèce humaine n’avait encore jamais fait l’expérience. L’unique chose à laquelle j’ai envie de me consacrer est écrire. Je veux laisser un témoignage de ces moments où j’ai côtoyé la mort et la destruction.
Les habitudes, c’est quelque chose d’impressionnant. En dernier recours, c’est peut-être ce qui sauve un homme. J’ai d’abord lancé cette phrase sur Twitter. « Nous sommes arrivés au point de non-retour. Je veux écrire comme un asura. » Ce moyen de communication ne m’avait pas tellement attiré jusqu’alors, mais cette nuit-là, alors que ma vie pouvait être anéantie le lendemain même, j’ai écrit ces mots sur l’écran de mon ordinateur comme j’aurais lancé une bouteille à la mer : « La nuit est silencieuse. Il pleut des radiations. » « Quel sens cela a-t-il de nous infliger autant de souffrances ? » « Qu’est-ce que cette catastrophe cherche à nous dire ? S’il n’y a aucun enseignement à en tirer, alors à quoi pouvons-nous croire ? »
Après que j’ai envoyé ce genre de phrases sur Twitter, pendant deux heures et demie, les répliques se sont abattues sans répit sur ma cellule de prisonnier isolé. Quand ça tremblait trop, je descendais jusqu’à l’entrée de l’immeuble avec mon ordinateur et je continuais à taper sur le clavier
en murmurant « merde » au milieu des secousses, dans un état d’esprit où la colère et l’amertume le disputaient au désespoir. Par crainte de l’air extérieur, je maintenais la porte d’entrée hermétiquement close.
Je ne pensais à rien. Dans ma cellule solitaire, ma seule pensée était que ma propre vérité se trouvait dans les mots, et uniquement dans les mots. Nulle part ailleurs. Je m’efforçais de ne penser à rien d’autre, alors que la société s’écroulait, que la vie pouvait m’être arrachée à tout moment.
Je m’agrippais à cette seule vérité comme un enfant aux bras de sa mère. C’était mon seul soutien. Et pour la première fois j’ai pensé ceci : c’est dans la langue japonaise que se trouve la « vérité », c’est là que se trouve notre pays natal.
Cette nuit-là, j’ai envoyé plus de 40 tweets. J’avais à peine fini de les écrire que je recevais 117 demandes d’abonnement, de gens à travers tout le Japon prêts à me suivre et à lire les messages que je tweeterais par la suite. « Étrangement, lire vos poèmes m’a procuré de l’apaisement. » « J’ai pleuré en pensant à mon père resté à Fukushima. » « Cette question m’a longtemps tourmenté, mais grâce à vous, j’ai compris comment chercher le chemin à suivre. » J’ai reçu de nombreux messages de ce genre qui,
tous, se terminaient par « merci ». Le lendemain matin le nombre de mes abonnés atteignait 550 et le matin du troisième jour, j’en avais 800.
Actuellement 14 000 personnes à travers le Japon suivent mes tweets. J’ai intitulé « Jets de poèmes » la série de messages que j’envoie. Certains soirs, il m’arrive de recevoir jusqu’à 300 messages, à la suite desquels j’en envoie d’autres à mon tour. De nombreuses voix s’expriment aussi depuis les centres d’accueil. Elles me font monter les larmes aux yeux.
Les mots ont un pouvoir. Certaines nuits, j’ai transmis mes émotions avec la conscience de ce pouvoir. « Nous arpentons le futur ensemble. » Pourquoi cette idée m’est-elle venue ? À un instant donné, j’ai senti de manière palpable, en me confrontant à la langue japonaise, que l’histoire
des Japonais est indissociable de leur langue maternelle et qu’un avenir nous attend au bout de toutes ces épreuves. Voilà pourquoi je veux inscrire mes « prières » dans les mots de « notre langue ». Je veux écrire l’espoir, lui donner une forme palpable. Ne pas renoncer à Fukushima. Vivre avec
Fukushima, vivre Fukushima.
Il n’est pas de nuit sans aube.

Ryôichi Wagô, mai 2011

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