Sandrine Cnudde

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« Un sentier, c’est une patience qui ne cicatrise pas :

la patience des fauves ».

Par sa forme mixte, ce livre offre une perspective originale sur le processus créatif de la poète. Il est à la fois journal de résidence d’écriture en territoire rural, recueil de poèmes comme « instantanés » du vécu et tentative de cartographie des expériences de l’écrit.

Ce travail de deux mois d’arpentage et d’écriture a été rendu possible grâce à une bourse de résidence de la Région Languedoc-Roussillon attribuée à l’auteure en mai 2015. L’invitation à résidence du théâtre de la Mauvaise Tête de Marvejols avait été lancée dès l’automne 2014. Le projet nécessitait une présence en Lozère répartie sur les quatre saisons. Durant cette période, la ville devait traverser une crise très grave qui aboutit à de nombreux bouleversements, dont la fermeture du théâtre en juin 2016.

Un travail en trois temps s’est décliné autour d’un blog “Carte saisons à Marvejols” notes sur le vécu de la résidence, avec photographies consultable ici : http://sandrinecnuddemarvejols.blogspot.fr.

En parallèle d’un long travail d’observation, d’assimilation et de documentation sur place afin de borner un territoire des sens et de la géographie, un paysage intérieur, en écho à ceux traversés, aux personnes rencontrées. Le thème de la relation au sauvage s’étant déplacé régulièrement entre les vrais loups qui refont leur apparition et les bouleversements graves que le pays a subi et qui ont durablement affecté la population lozérienne.

Il s’agit aussi d’un travail sur le temps qui passe, les saisons bien sûr, et les années, avec la mise en perspective de trois ans de vie en Aubrac dans le passé de l’auteure et de manière plus générale sur l’effacement du monde paysan.

Et pour bien appréhender l’articulation entre sa maison et la résidence d’écriture, elle a effectué le chemin à pied pour arriver au solstice d’été à Marvejols. Avec le chien qui l’accompagne dans certains de ses projets et dont la présence facilite une progression parfois trop solitaire.

Et enfin l’écriture des poèmes sous forme de micro récits.

Maquette :

  • Un format vertical deux fois plus haut que large (12 x 24) s’ouvre sur un chapelet de « présences », d’ « il y a », comme pour s’assurer de notre bipédie dans un univers sauvage et un horizon incertain. Une sorte de balisage discret du chemin que le lecteur empruntera dans le corps du livre.
  • Des intercalaires gris séparent les cinq saisons : automne, hiver, printemps, été, et une cinquième saison, laquelle, selon l’approche orientale « correspond à la fois à ce qui n’est plus et à ce qui n’est pas encore, un changement d’état, de nature, une transformation ».
  • A l’intérieur d’une saison, sur la page de gauche l’article et la photo publiés sur le blog à la date indiquée, sur la page de droite, le poème directement inspiré de la journée en regard (et d’éventuelles annotations), avec de brefs rappels de l’actualité internationale, comme irruption du monde extérieur.
  • Lorsqu’il n’y a pas de poème, un tracé au crayon évoque sobrement la « piste » suivie dans la chair du paysage par l’auteure et son chien ce jour-là.
  • Ces tracés sont repris sur une carte pliée en 3 volets avec les titres des poèmes à l’endroit de leur « vécu »
  • Une liste détaillées des sources (romans, poésies, essais…)
  • Une table des articles, poèmes et des illustrations (photographies et extraits de carte)

***

La tourbière

Le temps s’enregistre de couche en couche

lentement la chronique de la terre et des hommes prend

Pente
froide
humide
froide

dans mon dos une armée d’Indiens hauts en peintures de guerre à l’arrêt dans leur timidité
j’appose les mains sur les sphaignes tièdes
j’accorde mon instrument j’exhausse
un profond sombre

froid
humide
froid

peu à peu j’épuise
la tristesse
de
la terre

***

21 janvier 2015 – 21h59

L’air sent le flingue froid

l’herbe en mille lunes
se brise sous la botte
le chien pisse tête haute

la terre est si lente à blesser.

***

Le blues de l’abattoir

Juste après le dernier

carrelage ébouillanté
la porte s’est fermée

ma mémoire blanche
sur son dos flotte
dessus ma porte
la bonde pas tirée
sur la poche de sang
infusé dans l’air durci

quatre membres
de béton pas démantelés
dans la poussière municipale

j’ai broyé trop de dents pour
enregistrer des remords
les records sont à croc
qu’est-ce qu’on va manger ?
des mariées de dos ?

les os par sacs
se touchent
je respire un grand coup
mauvaise haleine
reflux gastriques je répète
respire un grand coup

qu’est-ce qui a lâché en premier ?

cette façon qu’elle a
ma porte de recracher
ma mémoire
en grande hauteur

aucun animal sauvage ne passe
aucune porte
ça clignote rouge dans leur tête

il faudrait peut‑être tous les prévenir
tous les autres

qu’ils n’avalent pas.

***

Soulages-Bonneval

Fin juin.

Somnolant sur le rivage du lac au front plissé
mon regard fait le bouchon
au bout du fil nylon de l’avion
qui recourbe la pointe du pin
sur celle de la colline.
Qui tient la canne ?

***

Un poème qui sent le linge frais

S’il vient à pleuvoir
et que le linge est encore sur le fil
permets que je t’interrompe,
poème.
À mon retour
tu n’en seras que meilleur.

***

 

 

 

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