Yannis RITSOS


Yannis Ritsos
 
Il ne rend pas les armes, il s’efforce d’opposer
quelque chose de beau à la nuit qui vient.
Mais la beauté est transparente
et derrière elle se dessine la plaine des Asphodèles.
 

Les poèmes de Yannis Ritsos présentés ici pour la première fois en version française ont été écrits à Samos et Athènes entre août 1988 et juin 1989, alors que le poète était déjà aux prises avec « le sombre soupçon que cet été […] sera le dernier », comme il devait l’écrire dans son poème d’adieu daté du 3 septembre 1989, Dernier été :

Couleurs d’adieu des crépuscules. Il est temps de préparer
les trois valises – livres, papiers, chemises –
et n’oublie pas cette robe rose qui t’allait si bien,
même si tu ne la mets pas cet hiver. Moi,
pendant les quelques jours qu’il nous reste encore, je reverrai
les poèmes écrits en juillet et en août,
bien que je craigne de n’avoir rien ajouté,
plutôt retranché, à ces vers que traverse
le sombre soupçon que cet été
– avec ses cigales, ses arbres, sa mer,
ses sirènes de navires dans la gloire des couchants,
ses promenades en barque au clair de lune sous les petits balcons
et sa compassion hypocrite – sera le dernier.
 

Ritsos sent la mort approcher, en reconnaît les signes (Rouillés les tuyaux du poêle. / Brisé le miroir. / Qui est celui qui dort dans notre lit ? / Sur son front / un oiseau noir). Le compte à rebours semble enclenché. Avec l’acuité de l’homme qui se prépare à l’inéluctable, il voit la vie à nu et dans sa vérité. Dans une langue dépouillée, il en note les beautés simples ou en démasque les illusions. La méditation existentielle, métaphysique, presque jamais abstraite, s’ancre dans le plus concret. Sous la plume du poète, un détail insignifiant devient une image merveilleuse, un condensé du monde et de la destinée humaine où se joignent douceur et douleur (Une toute petite plume blanche / d’un oiseau de passage / est tombée dans les épines – / un monde infime, / le monde entier.) ; l’événement le plus routinier confine à l’étrange, au fabuleux (Chassé-croisé de cloches, / de cornes de navires. Bateaux / sortis sur terre. Églises / entrées en mer…). Avec un art consommé du contraste (Ils sont partis, les uns en bateau, / les autres en train. / Reste la vieille avec une cruche / et sa quenouille…), de la chute (Pierres peintes. / Beaux visages, beaux corps. / Ils t’indiffèrent. / Une cigarette se consume seule dans le cendrier – / fumée sur le toit d’une Ithaque disparue, / et Pénélope, à son métier, / morte.), de la rupture (Peu à peu les noms ne s’ajustent plus / aux choses. La fumée de cigarette / embrume la maison. La nicotine / laisse un goût amer aux lèvres du silence. Demain / il faudra que j’achète un parapluie.), de l’ellipse et de l’énigme (Le funambule malade tente / de garder l’équilibre, ajustant / une à une ses oscillations. De toute façon / quatre fenêtres donnent / sur le puits de jour.), Ritsos laisse deviner la solitude absolue de l’homme devant l’inexorable, l’écroulement des rêves et des mythes, l’impuissance devant la mort, à laquelle on ne peut opposer qu’une protection dérisoire.

Chrysa Prokopaki écrit, dans la postface de l’édition grecque : « Un homme s’éloigne peu à peu, fait ses adieux au monde, un monde qu’il savait découvrir chaque jour, absorber par tous ses sens, écrire depuis le début. Il prie les choses de lui parler encore, il cherche à en détacher des fragments, une raison de vivre, à s’abandonner au mensonge rassurant, à faire marche arrière. Et à l’inverse il refuse les illusions, obéissant à son « inutile lucidité ». Il jette au feu, un à un, les masques de la consolation, qui couvrent des visages désespérés, les conspirations du temps et de la mort. Il s’arrête un instant – trêve avec l’Invisible qui est sur ses pas. Il gagne quelque chose d’infime : le regard d’une statue d’argile, le reflet d’un verre sur une table, et il est prêt à fêter sa conquête d’un instant. Il a appris à fixer le fugace, à couronner l’éphémère. Mais les choses retournent à la cendre, deviennent toujours plus sombres, se désagrègent ; les amis s’en vont un à un et les significations, les mots, se vident, vieillissent. Et quand quelque chose le fait tressaillir encore dans l’éclat d’un matin joyeux ou au midi aveuglant des jeunes corps brunis par le soleil, il le sent : il n’est plus convié à cette fête. Alors la beauté devient douleur. (…) Tous les symboles, qui avaient une charge particulière dans l’œuvre de Ritsos, tombent en ruine. Le dialogue avec ses poèmes plus anciens se poursuit pour marquer la fin des illusions ou la fin inéluctable. (…) Le langage, tantôt élégiaque, tantôt sarcastique, tantôt stoïque, s’efforce de juguler la tentation de l’abandon, de résister à la détresse. »

Si quelques échos des combats héroïques et des anciennes fraternités traversent encore ces poèmes, c’est comme pour suggérer leur vanité, leur non-inscription dans le temps et dans l’Histoire (L’horloge de la Douane / n’a pas d’aiguilles), la trahison et le naufrage d’un idéal révolutionnaire perverti qui semble désormais périmé (Temps des points de suspension, / des sourires équivoques. / Le vin a vieilli dans les onze verres. / Vide, le douzième.). Quant à la célébrité du poète universellement reconnu, couvert de médailles et de distinctions, Ritsos en suggère le poids, la vanité, la dérision  (Ses ailes ont trop poussé. / Il va devoir les faire tailler… ; Toutes ses médailles d’or / sont accrochées au mur. / Et lui, six pieds sous terre, / a pour tout bien / deux râteliers d’or nus). Aussi, les sens et les émotions s’émoussent. Le tressaillement fugitif que fait naître en lui le souvenir du tableau de Van Gogh des Mangeurs de pommes de terre, avec les vapeurs qui montent des patates chaudes, est finalement annulé  (Sur les vitres embuées, / il a tracé du doigt / un ZÉRO ).

« Ces poèmes, remarque encore Chrysa Prokopaki, malgré les variations des personnes verbales, peuvent s’entendre comme le journal intime d’un personnage unique, (…) d’un homme qui lutte corps à corps avec la mort. Et le miraculeux est précisément la transcription simultanée et constante de cette lutte, avec une douleur contrôlée, calme et dignité ». Car à l’« à quoi bon ? » répond toujours un « et pourtant ». Dans un mouvement de flux et de reflux, chaque poème semble venir en contrepoint de l’autre. La détresse, la noirceur, le sarcasme sont jugulés par l’élégie discrète, par la quête obstinée de la beauté et, plus encore peut-être, du « poème quotidien », aussi vital que le pain. Si Ritsos fait mine par instants de regretter le souffle poétique d’autrefois, celui sans doute des grandes compositions épiques et lyriques qui l’ont rendu célèbre, s’il se dit « vieilli, fourbu », « désarmé », réduit à tracer « une fleur triste » « d’une seule petite plume de ses larges ailes d’antan », condamné à « empiler » des mots qui selon lui forment à peine des vers, n’a-t-il pas aussi pleinement conscience, avec les poèmes de Secondes, de facture apparemment si humble, de livrer un trésor de maîtrise poétique ? Ritsos nous alerte d’ailleurs malicieusement dans le poème 19, s’adressant à lui-même : « Quel retors tu fais. » Dès lors, le poème 14 sonne comme un espoir et une déclaration de confiance en ses vers : « La plupart de tes pièces d’or / tu les as cachées dans les trous du mur. / Quand on démolira la maison / on les trouvera peut-être. » Ce peut-être invite à entendre l’autre voix du poète, moins célébrée et encore méconnue, intime, confidentielle, plus personnelle et résistante au temps.

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EXTRAITS DE SECONDES :

Comme elle descendait l’escalier

une rose

est tombée de ses cheveux.

Je ne l’ai pas ramassée.

*

Mieux vaut donc te taire.

Si tu disais « demain »

tu mentirais.

La nuit ne te cache pas.

*

Une toute petite plume blanche

d’un oiseau de passage

est tombée dans les épines –

un monde infime,

le monde entier.

*

Ils sont partis, les uns en bateau

les autres en train.

Reste la vieille avec une cruche

et sa quenouille.

La carte au mur est vide.

*

Ils ont cherché toute la nuit avec des lanternes,

ils ont laissé au port les noyés,

ils ont embarqué les chevaux.

L’horloge de la Douane

n’a pas d’aiguilles.

*

Pierres peintes.

Beaux visages, beaux corps.

Ils t’indiffèrent.

Une cigarette se consume seule dans le cendrier –

fumée sur le toit d’une Ithaque disparue,

et Pénélope, à son métier,

morte.

*

La plupart de tes pièces d’or

tu les as cachées dans les trous du mur.

Quand on démolira la maison

on les trouvera peut-être.

*

Temps des points de suspension,

des sourires équivoques.

Le vin a vieilli dans les onze verres.

Vide, le douzième.

*

Désarmé. Oui.

D’une seule petite plume

de ses larges ailes d’antan

il trace encore une fleur triste.

*

Il ne lève plus la main

pour saluer

l’oiseau, l’arbre, le nuage.

Mais voici qu’une fleur s’ouvre

et l’exhorte

à dire encore « merci ».

Dis-le.

*

Comment cet homme simple

a-t-il pu enrichir le monde

avec des petites tables de café en plein air,

des feuilles, des oiseaux, des parasols…

*

Par des artifices lyriques tu te dérobes.

Tu te mires dans l’eau, tu t’oublies.

Eh bien ! tu es beau encore.

Ces rides à ton large front

sont les reflets de l’eau

qui tremble d’émotion.

*

À quoi bon regarder plus loin ?

Les trois femmes malignes

cachent à demi leur visage

derrière leurs éventails.

*

Vieilli, fourbu,

il cherche encore à s’appuyer

sur l’épaule d’une rose.

*

Qu’est devenu le temps

où tu parlais aux moineaux,

à la petite lune

qui écrivait sur l’eau tremblante

mille fois ton nom

et tu le savais et c’était toi.

*

Aujourd’hui encore, parfois,

tu peux avec la clef d’un simple trèfle

ouvrir le monde.

*

Rouillés les tuyaux du poêle.

Brisé le miroir.

Qui est celui qui dort

dans notre lit ?

Sur son front

un oiseau noir.

 

*

Sur les sommets où tu t’es hissé

(tu ne le savais pas ?)

où trouver à présent des camarades ?

 

*

Le blanc, c’est le vide.

J’écris un mot sur la page blanche,

je fais un trou dans le vide

par où j’observe le mouvement de la rue

et la petite vendeuse de fleurs qui pose

des bouquets de jasmin sur les tables

des restaurants populaires.

*

Un frêle papillon de passage

m’a réappris à lire le bleu.

Sur le balcon d’en face deux filles.

Elles chantent si bien.

*

Galop de chevaux dans la nuit.

J’ai ouvert la fenêtre.

Que d’étoiles.

Si je siffle tu viendras.

*

Jours de grand froid.

Sans poêle ni cigarette.

D’une allumette ils ont mis le feu à leurs manuscrits

et leur mort a resplendi.

*

Les événements ne le touchent plus

ni les rêves.

Il quitte une chaussure,

l’autre non.

S’allonge sur son lit.

Joue l’endormi,

une cigarette éteinte à la bouche.

 

*

Peu à peu les noms ne s’ajustent plus

aux choses. La fumée de cigarette

embrume la maison. La nicotine

laisse un goût amer aux lèvres du silence. Demain

il faudra que j’achète un parapluie.

*

Nous revenons à ce que nous avons quitté,

à ce qui nous a quitté. Dans nos mains

un tas de clés, qui n’ouvrent

ni porte ni tiroir ni valise –

nous les faisons tinter et nous sourions,

n’ayant plus personne à tromper,

surtout pas nous-mêmes.

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