Recours au poème, octobre 2013

 

Ritsos parmi nous

par Lucien Wasselin
J’ai toujours mal lu Yannis Ritsos, au hasard des revues, des anthologies, parfois un livre… Et pourtant, à chaque fois, j’étais ému. Jusqu’à ce jour, il y a quelques années, où j’ai dévoré le dossier que lui consacrait la revue Europe dans son numéro de novembre-décembre 2009. Et ce fut la même émotion, la même admiration, la même révolte. L’écriture et la vie se confondaient, l’une était la conséquence de l’autre et réciproquement. Je comprenais enfin. « Ce qu’on fait de vous hommes femmes »… Il n’en suffisait pas plus pour que Ritsos, à nouveau, me hante, d’autant plus que le vers suivant du célèbre poème d’Aragon que j’évoque est celui-ci : « O pierre tendre tôt usée ». Vers qui fait penser – à mes yeux, car la pierre ne fut pas tendre – aux séjours que Ritsos fit dans la rocaille des bagnes insulaires. Et en particulier à cet élément de sa biographie qui nous rappelle que dans l’île de Léros, Ritsos peignait sur des pierres… Et voilà que m’est donné à lire Secondes, qui vient de paraître dans la belle collection PO&PSY des éditions Érès.

Ce qui frappe, c’est la simplicité de l’écriture de Ritsos dans ce qui est le dernier de ses quatre recueils qui furent publiés à titre posthume en Grèce en 1991. La mort et le souvenir sont présents dès le début sous la forme d’une urne funéraire et d’un étui vide de violoncelle. C’est dire le poids des choses ordinaires. Ce qui n’empêche pas Ritsos de faire preuve de la plus vive attention au paysage : mais ça prend une coloration sombre comme si le poète voyait le monde à travers le filtre de ce qu’il pressent, à savoir sa fin prochaine. Car comment lire ces trois vers : « Cette année les tournesols / ne suivent pas le soleil, / penchés ils fixent le sol aride ».

Si le paysage et la lumière traversent ces poèmes (« Blanches les maisons d’en face. / Bleue la montagne derrière. » ou « Un papillon bleu / sur une marguerite blanche »), la mort est bien présente, la mort inacceptable mais qui ne manque jamais l’occasion de se rappeler au souvenir des vivants : « Chaque matin tu trouves sous ta porte / le faire-part de décès / d’un vieil ami » ou « Dans le répertoire téléphonique / s’effacent un à un les numéros, / s’effacent les noms des amis. » La simplicité avec laquelle la mort qui rode est dite est bouleversante. Même si, et surtout si, Ritsos écrit sur la page suivante « Et pourtant le soleil couchant / a mis encore du rose sur ta page / et sur tes doigts de l’or ».

C’est d’ailleurs cette hésitation entre les deux faces du même moment, ou mieux cette dualité, qui fait tout l’intérêt de cette suite de brefs poèmes. Certes l’issue est inéluctable ; mais la vie reste, malgré tout, chevillée au corps. Comme la poésie, l’ultime outil de la lucidité. Ce qui fait écrire à Ritsos, au terme d’une vie consacrée à la lutte révolutionnaire : « Sur les sommets où tu t’es hissé / (tu ne le savais pas ?) / où trouver à présent des camarades ? » Traduction concrète de l’effondrement de l’espoir en un monde meilleur mais aussi de l’impuissance devant la mort et la solitude qui l’accompagne. Certes, on ne sait pas trop à qui s’adresse Yannis Ritsos tant le poème semble changer de destinataire mais reste le poignant monologue d’un homme qui est toujours le dépositaire du peu d’espoir lié au jour : car comment pourrait-on comprendre ce poème « Il est seul sur le banc du parc / avec un seau et une large brosse / tel un peintre las d’attendre / que quelqu’un (mais qui ?) lui commande de chauler / l’antique et sombre bureau de poste ». Poème qui renvoie à ce vers de la Lettre à Joliot-Curie : « … que le monde entier soit une maison chaulée par la brosse du soleil ». Non, l’espoir n’est pas mort, même juste devant l’inexorable, car la Lettre à Joliot-Curie fut écrite en 1950 alors que Ritsos était emprisonné dans l’île de Aï-Stratis, et même si cette Lettre sut toucher ses lecteurs dispersés de par le monde, la dictature grecque ne plia qu’en 1952, mais elle pliera. Et le cri d’espoir que constitue ce vers trouve son écho dans ce poème de Secondes en même temps qu’une interrogation urgente.

Le flambeau est transmis à qui veut bien le reprendre. Car le poète le dit, si la mort « marche sur tes talons », elle finit toujours par s’en aller ; certes, « pour combien de temps ? ». Et le poète alors peut refuser pour son dernier voyage le costume solennel auquel il préfère une chemise printanière déboutonnée. Car, pour reprendre ces mots à Neruda, il avoue qu’il a vécu. Et au lecteur de se convaincre que si le poème reste dans le vide, on n’est jamais dans le vide du poème…

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