REVUE ALSACIENNE DE LITTÉRATURE : Ancet

REVUE ALSACIENNE DE LITTÉRATURE, août 2012.

Jacques ANCET

Les travaux de l’infime

Dans un petit format élégamment habillé de transparence et rythmé par des dessins du peintre Alexandre Hollan, ce volume de quelques 300 pages, rassemble des recueils écrits entre 2008 et 2011 et rend manifeste une étonnante cohérence d’écriture et de pensée. Il se compose de trois parties : Les travaux de l’infime, une longue suite en cinq séquences de quinze poèmes
chacune ; portraits sans visages, une galerie de sept portraits ; Pour ne pas finir, une courte suite en huit mouvements.
Certains textes ont fait l’objet de publications partielles et séparées, mais d’un accès difficile (livres d’artistes, actes de colloques, revues). Seul Portrait d’un silence a été publié aux Éditions Lettres Vives en 2010 sous le titre. De cette élégie écrite à la mémoire d’Henri Meschonnic, Jacques Ancet donna lecture à Strasbourg, en avril 2010. Pour qui a connu Henri Meschonnic, ce texte émouvant ravive sa présence. Au détour d’une fine évocation, il est là, soudain, à nouveau, avec ses yeux si vifs, sa voix, sa scansion si singulière, sonrire étoilé, sa couronne de candeur, son écoute active, son ouverture et ses mots mêlés aux nôtres. Qui a lu l’Obscur travaille, très beau recueil posthume de Meschonnic récemment publié aux Éditions Arfuyen, pourra ressentir cette proximité et apprécier la force de cette évocation qui est aussi un magnifique chant d’amitié.
Les titres des sept Portraits sans visages sont éloquents : Portrait du jour, Portrait sans noms, Portrait d’un silence, Petits portraits, Portrait d’une ombre, Portrait de quoi ? Portrait de rien. Il s’agit bien de décrire ce qui échappe, de peindre l’invisible, de saisir l’impalpable, de dire l’impossible.
L’usage, presque constant à travers tout le présent volume, du pronom indéfini « on » semble lui-même suggérer le flou d’une identité. Une sorte d’impersonnalité capable de se glisser derrière et entre tous les visages. peut être quiconque.

                 Quand on dit lui, c’est l’autre – tous et personne. […] C’est lui, mais   sous le pronom, que met-on ? […] On dit quelqu’un. On pourrait dire quelque chose. Ou rien – personne.

Des phrases courtes. Efficaces. Parfois même réduites à l’os. Un sujet suivit d’un verbe. Rassemblées en strophes de 7 à 18 lignes, ces phrases tentent, chaque fois, de dire les éclairs, les prodiges de l’instant. Ces brèves notations ont la force du constat. La densité du propos ralentit la lecture et engage à une écoute méditative. On croit se trouver devant une parole décousue. Mais
celle-ci se recoud sans cesse par en dessous. Dans le silence. La parole poursuit sa quête par delà ses éclipses pour ressurgir plus loin, enrichie et comme régénérée.
Le silence est un éclair immobile. […] Le silence est une ombre arrêtée.

                 … ce qui parle ressemble à ce qui se tait. […] … des mots sortent d’une bouche invisible. Tu habites une absence sans visage. […] Au fond de toi, ta nuit te regarde déjà. Elle monte, elle t’enveloppe, elle a ton âge.

Certaines notations ravissent par la surprise de leur justesse.

              On compte les vagues. Il en manque toujours une. […] On perd ce qu’on ne sait pas qu’on perd. […] Le morse des mésanges (ou des pinsons).

Écouter. Voir. Sentir. Dire. Le corps. La nature. Les pensées. Les oiseaux. Ne pas savoir, mais sentir. Sentir le vent mince et fluide de la vie qui coule à travers tout.
La présence du corps. Les visages, les mains, les doigts, les pieds, les jambes (mais curieusement ni poitrine, ni ventre) et, au centre, un déroulement immobile, un non-savoir obstiné.

             On ne sait pas. On insiste.

L’inconnaissance ne peut que croître à la mesure du savoir.

             Qu’est-ce qu’on cherche qui n’existe pas ? Qu’est-ce qu’on trouve et qu’on ne trouve pas ? Rien ton énumération qui dit le rien interminable.

La chance serait-elle de connaître son ignorance ?

              On ne voit rien. Mais on voit ce rien.

Et, à la fin de Portrait de rien, ce retournement ultime comme un aveu final :

              Rien ces mots prononcés qui, un instant pourtant, disent que ce n’est pas rien.

Les Portraits sans visages sont autant de blasons qui se voudraient exhaustifs tout en sachant la chose impossible.

              Énumérer n’y ferait rien.

Mais l’on ne peut pas s’en empêcher.

             On se dit qu’on n’aura jamais fini d’énumérer les choses, de se perdre dans la stupeur de chaque instant… […] L’énumération infinie de cet interminable instant. […] On veut dire, mais c’est dire qui veut. […] On dit : rien, pour dire… Pour faire comme si on savait.

Dans ces pages comme dans la pensée de l’auteur, un mot occupe une position centrale. Un maître mot. Un mot qui sans fin se décline et se glisse entre tous les autres.

             Entre les choses, comme un regard […] Entre, quelque chose tombe. On ne voit pas. Dans l’entre-deux du jour […] Entre l’illimité […] Entre matin et soir.

Et tout le texte introductif au Portrait d’une ombre qui vient confirmer l’importance pressentie dans les parties précédentes :

             Entre, toujours, entre… […] Le tout entre, toujours, ou sous.

On pense à ce point neutre entre l’inspire et l’expire comme le moyeu immobile de la roue du souffle.
              Entre les mots, un souffle et autre chose.

Peut-être est-ce la voix de l’intime et celle de l’énigme que tentent de nous faire entendre, non sans enchantements, Les travaux de l’infime.
Le sensible est nommé. Les éléments qui composent l’instant du poème sont énoncés. Le portrait est tracé. Il nous plonge dans l’étonnement devant ce qui est. Devant l’étendue de ce qu’on ignore. Il rend presque palpable l’impérieuse nécessité de dire, d’énumérer, de nommer toutes choses comme de désigner ce qui échappe à toute nomination. De faire voir l’invisible. De faire entendre le silence. Et, peut-être, le souffle de la vie. Dire. Dire ce qu’on voit. Ce qu’on entend. Ce qui est là et change inlassablement. Dire ce que l’on n’aura jamais fini de dire. Il suffit de dire, d’écrire tel mot pour voir ce qu’il désigne. La voix intime : vois ! Le pouvoir de nommer et les prodiges de l’évocation sont sans cesse aux prises avec ce qui échappe à toute nomination
avec la persévérance de l’inconnaissable.

              Quelque chose a lieu, mais on ne peut dire quoi. […]

              … on ne saura plus rien que cet éblouissement instantané qui fut la nuit.

Jacques GOORMA

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