Abbas Kiarostami : Des milliers d’arbres solitaires

 

Par Jacques Ibanès

Abbas Kiarostami est surtout connu comme cinéaste (« Le goût de la cerise » fut couronné à Cannes). Il est également photographe, peintre et poète. Et comme il le dit lui-même « Ce n’est pas un choix, c’est une fatalité ».
Son œuvre poétique présentée ici dans son intégralité en édition bilingue est composée de poèmes brefs, denses. Proches des fulgurances d’un calligraphe. Plus de 800 miniatures (une par page) creusent l’alphabet du monde où défilent la lune et la neige, le vent et le vin, l’amour et la mort, les animaux et les plantes, l’interrogation et la réflexion où « dans le désert brûlant de ma solitude / ont poussé / des milliers d’arbres solitaires ».
Les poèmes sont distribués en trois vagues successives qui interfèrent très subtilement entre elles. Ainsi le titre de la première partie, Sept heures moins sept, trouve son explication (d’intemporalité, en fait), 500 poèmes plus loin, dans la seconde partie intitulée Avec le vent : « dans un sanctuaire / vieux de mille trois cents ans / l’horloge indique / sept heures moins sept ».
De poème en poème s’ébauchent des histoires éternelles séquencées en minuscules plans cinématographiques.
Il suffit de s’ouvrir, de porter une attention aiguë à ce qui nous entoure, d’être véritablement présent au monde pour en entrevoir toute les fantasmagories et les abîmes (ainsi, « je me suis enivré / d’une goutte de vin / que vous le croyiez ou non » porte en regard « j’ai étanché ma soif / d’une goutte de rosée / que vous le croyiez ou non »).
On suit les phases de l’automne, la course du vent, le travail de l’araignée qui relie le mûrier au cerisier, rutile au soleil, évite la coiffe d’une vielle nonne, finit dans le balai d’un domestique, avant de tout reprendre, car le travail prométhéen n’est pas l’apanage des hommes : « cette fois-ci / l’araignée / commence / à tisser sa toile / sur le tissu de soie ».
Avez-vous vu cet épouvantail au milieu du champ ? Le villageois l’ignore, les oiseaux s’en amusent, le vent le fait danser, il finit « sans manteau / dans la nuit froide de l’hiver ». Et durant le cycle des quatre saisons, il se passera mille évènements qui n’auront pas échappé à celui qui sait voir : le vol des libellules, l’écolier entrevu sac à dos en chemin, la neige qui « a aveuglé les mineurs / au sortir du puits », le sabot de cheval écrasant une fleur et « la récolte d’une année / chargée en un seul jour / sur le dos de la bête malingre / d’un paysan fatigué ».
Dans la dernière partie du recueil Un loup aux aguets, la vie suit toujours son cours. Les miniatures persanes « un poulain blanc / rouge jusqu’aux genoux / d’avoir gambadé / dans un champ de coquelicots » côtoient les paysages intérieur : « matin blanc / nuit noire / dans l’intervalle / une douleur grise » Et toujours, bien sûr, le loup est aux aguets. Sous ses yeux, « cent sources asséchées / cent moutons assoiffés / un berger très âgé ».
La poésie de Kiarostami dit le monde tel qu’il est : magnifique et terrifiant, incompréhensible et plein de sens, profane et sacré. Et si bon à vivre.

(Abbas Kiarostami Des milliers d’arbres solitaires Editions érès, Po & Psy . Traduit par Tayebeh Hashemi & Jean-Pierre Nasser et Niloufar Sadighi & Franck Merger. avec 4 collages de Mehdi Moutashar 844 p 20 €)
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