« Eva-Maria Berg, das gedächtnis der kiemen / la mémoire des branchies » Revue Alsacienne de Littérature N° 124, décembre 2015 par Alain Fabre-Catalan

Dans un emboîtage qui s’ouvre comme une pochette de couleur vert océan, le vingt et unième volume de la collection PO&PSY présente une suite de 46 poèmes qui sont, pour la plupart, le fruit de plusieurs résidences d’écriture de l’auteure à la « Villa Tamaris », Centre d’Art situé à La-Seyne-sur-Mer, dans le Var. Cet ensemble de poèmes est publié en version bilingue, traduit de l’allemand par Inge Kresser et Danièle Faugeras. Les textes alternent ou se font face, accompagnés dans un livret à la couverture blanche, de deux photographies pleine page de Jacqueline Salmon, évocation en noir et blanc des rivages de la méditerranée.

Le premier poème qui ouvre le recueil donne le ton pour saisir par petites touches ce qui se donne à voir ou entrevoir depuis ce séjour particulier que constitue la rive d’une mer dont les battement toujours recommencés viennent peu à peu s’inscrire sur la page d’écriture : « der wind am meer / ist frisch und / würde dir gefallen / wie jede wiederholung / die noch einmal / von vorn beginnt / der sommer / aber gleicht / dem bilderbuch / in weiss das nur / von stille spricht / und alle seiten / überspringt // le vent de mer / est frais et / te plairait / comme chaque renouvellement / qui recommence / de nouveau / l’été / pourtant pareil / au livre d’images / en blanc qui ne parle / que de silence / et saute / toutes les pages ». Devant l’espace infini qui se déploie au-delà de la ligne d’horizon, les yeux cherchent ce qui ne cesse de fuir. Dans l’espoir de « franchir » la ligne, « les yeux / se jettent / en avant du corps ». À chaque poème correspond un geste d’écriture qui tente de saisir la trace de l’instant, ces moments fugitifs qui se perdent dans les sables de la vie ordinaire, celle qui ne prend pas garde à la fragilité des choses, à ces liens impalpables que tissent les mots et qui donnent leur authenticité à l’existence. Une forme de témoignage est là qui s’offre au lecteur dans le parcours de ces poèmes, comme autant de commencements « avec les lettres / et les syllabes qui / se disputent le silence » auquel nous sommes sans cesse renvoyés afin de redonner sens aux mots.

Véritable carnet de bord de ces moments de vie passés face à la mer, sur ces rives où « la lumière tombe / des nuages / et le temps / simplement suit / son cours », ce recueil dont le titre interpelle faisant écho à cette autre forme de respiration que nous semblons avoir oublié, « das gedächtnis der kiemen / la mémoire des branchies », est à la fois « cycle » et « fragment / jamais fini / toujours interrompu ». Il contient des interrogations qui prennent à certains moments la forme d’une rêverie sur l’eau, cet élément omniprésent dans le recueil quand « les yeux plongent / sous l’eau / trouvent le souffle / la mémoire des branchies / pour qu’on ne se noie pas / à la fin du poème ». Il s’agit sans doute pour Eva- Maria Berg s’adressant à son lecteur de l’inviter à « atteindre / l’autre rive » par cette exploration patiente de l’éphémère, et « à chercher une force / par sa propre voix / au-delà du texte / et d’un rivage », faisant de ses poèmes une monnaie d’échange, alors que « l’instant s’est mué / en contemplation ».

La question des langues est au cœur de l’écriture d’Eva-Maria Berg qui nous donne ici un aperçu de son engagement poétique contre la déshumanisation du monde, avec le souci de « prendre / position ici / ou là toujours / garder le doute / ne pas se perdre / dans les mots ».

P.144-145

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