« Il n’y a plus rien sinon les larmes »

 

I.D n° 626 : « Il n’y a plus rien sinon les larmes »

publié le 7 avril 2016 , par Claude Vercey dans www.dechargelarevue.com /Accueil / Les I.D

 

Jets de poèmes de Ryôichi Wagô, que publie la collection po&psy chez Eres, est un livre hors-norme, un livre-événement. En ce qu’il répond à l’événement, si écrasant lui-même, et terrifiant, qu’il paraît excéder a priori toute possibilité d’évocation ; en ce que l’auteur néanmoins, avec les seuls pouvoirs du poète, se hausse à la hauteur de l’événement, cette catastrophe de Fukushima, du 11 Mars 2011. Livre-événement qui bouscule et excède les catégories par lesquelles on serait tenté de le définir : un livre de poésie bouleversant et un document exceptionnel, tout à la fois.

Le 11 Mars, le poète Ryôichi Wagô est chez lui, à Fukushima. Sa famille évacuée, il va rester sur place et au sixième jour, envoie le premier des tweets qu’il va multiplier, vers un nombre grandissant de correspondants ( 14 000, note-t-il au final). Jets de poèmes, livre de près de 300 pages, rend compte de son activité d’écriture au vif de la catastrophe, à travers les messages qu’il envoie par internet, ce jusqu’au 26 mai. (Pourquoi cette date ? Que devient alors l’auteur ? Et où est-il aujourd’hui, dans quel état de santé ? Pour le lecteur, ces questions restent sans réponse. )

Jet de poèmes donne incontestablement au tweet ses titres de noblesse. Cette forme, et sa contrainte de 140 signes, ont rapidement séduit les poètes et Louis Dubost en décembre 2012 (dans Décharge 156) attirait déjà notre attention sur ce phénomène, et l’émergence d’une twittérature, que Lucien Suel dans Décharge 164 illustrera, avec des pages convaincantes, tirées de son journaljardin. Mais jamais le twitt-poème n’avait atteint une telle intensité que dans ces Jets de poèmes, répondu à une telle urgence, – car rien n’est écrit de ce qui se vit ici  -, véhiculé à ce degré l’émotion, difficilement transmissible en une ou deux citations, alors que l’accumulation, le répétitif, participent grandement de cette poésie dont au fil des jours les formulations deviennent familières, tel ce salut par lequel Ryôichi Wagô prend congé de ses correspondants : Il n’est pas de nuit sans aube, ou cette image des chevaux, sans cesse ranimée par les secousses sismiques quasi quotidiennes :

« Attention, une réplique. Des milliards de chevaux en pleurs passent sous la terre au galop. »

Ce qui touche, c’est la simplicité de l’attitude qu’adopte Ryôichi Wagô face à la monstruosité de la situation. Le seul bonheur est de vivre comme avant. Une morale en découle, comme d’évidence : Risquer notre vie pour notre ville natale. De même, la solution de twitter, pratique où il est un débutant, frappe par sa simplicité, qui n’a d’égale que l’obstination de l’auteur à demeurer lui-même :

« Fukushima en proie au désastre, je t’ensevelirai sous les mots. Je ne me laisserai pas abattre. »

Car tel est le premier devoir du poète : demeurer poète, témoigner avec ses moyens propres. Les premiers jours, les messages restent informatifs, un balbutiement de naufragé volontaire sur l’Ile-du-bonheur (puisque que telle est la signification du nom Fukhushima) ; puis ils commencent à véhiculer, en des formes plus complexes, des poèmes élaborées à partir des messages quotidiens, et qui prennent le titre de Jets de poèmes : je veux lancer mes poèmes comme on lance des cailloux, c’est pour cela qu’il portent le nom de jets. Avant qu’il en arrive à écrire des jets de jets , petits poèmes qui sont des sortes d’arrangements, où [il] envisage d’y intégrer parfois des choses écrites précédemment  : Voilà bien la preuve qu’un poète n’en a jamais fini de retravailler son œuvre, note-t-il le 21 mai. Et guère avant que le livre ne s’interrompe : Tant que l’on n’aura pas trouvé d’issue à cette catastrophe je n’aurai pas le droit d’arrêter d’écrire. Ainsi fait-il :
« Les ombres de 11 438 personnes (amis de la poésie à travers le Japon, c’est le moment d’écrire des poèmes, de miser votre vie sur la langue japonaise, amis de la poésie qui vous êtes battus avec acharnement jusqu’à présent, je vous en prie, écrivez des poèmes, des poèmes, pour les innombrables âmes tristes avalées par une vague noire à 2 h 46 de l’après-midi, je vous en prie, c’est moi qui vous le demande , en pleurant, à tous les amis de la poésie) passent devant l’arrêt de bus. »

Un héros de notre temps. Dont nous attendons désormais des nouvelles.

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Après coup : Danièle Faugeras, éditrice de Po&psy, nous apporte les précisions suivantes :

À vos questions : Pourquoi cette date (du 26 mai) ? Que devient alors l’auteur ? Et où est-il aujourd’hui, dans quel état de santé ? Pour le lecteur, ces questions restent sans réponse, il y a quelques éléments de réponse à la fin du livre (Wagô y annonce qu’il va désormais écrire pour les disparus – et effectivement, un recueil est paru au Japon, intitulé shi no mokurei / « Hommage silencieux » suivi par un autre, adressé aux survivants : shi no kaikô / « Retrouvailles »-) que je peux compléter par quelques informations : le poète vit et enseigne toujours à Fukushima (une de nos auteurs en séjour là-bas en janvier a pu lui parler au téléphone sans pouvoir malheureusement le rencontrer, car il était requis par ses activités d’enseignement), il a une intense activité poétique qui s’exprime régulièrement par voie radiophonique et informatique ainsi que par des performances publiques (dont on peut avoir une idée avec quelques vidéos diffusées sur Youtube et Daily motion (sous-titrée en fr. : http://www.dailymotion.com/video/xxuxf2_le-monde-apres-fukushima-ryoichi-wago )/ .

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Repères  : Ryôichi Wagô : Jets de poèmes. Traduction Corinne Atlan. Encres sur papier de soie d’Elisabeth Gérony-Forestier. Collection Po&psy. Editions Erès ( 33 av. Marcel Dassault – 31500 Toulouse). 298 p. 25€

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