L’ESPRIT DE NARVIK, avril 2015 – dossier poésie norvégienne, par Patrick Lannes (extraits)

OLAV HÅKONSON HAUGE : L’HEUREUSE CONCISION DE L’ÉCLAIR

Olav H OG

Olav Håkonson Hauge (Ulvik 1908 – Ulvik 1994) est fêté dans son pays comme le plus grand poète norvégien de la seconde moitié du XXe siècle. Son œuvre a pris désormais une place grandissante dans le domaine poétique français puisque dans l’intervalle de six années, 2008 à 2014, trois de ses recueils – où l’on retrouve parfois des textes similaires – ont été traduits dont Nord Profond, publié en 2008, a été réédité à peine trois années plus tard en 2011.

Pourquoi ce rayonnement dans et hors de son pays natal ? Un début de réponse est sans doute à chercher dans l’expression même qui fait la beauté de nombre de ses pages. Fils de fermier, il entre en 1928 dans une école d’horticulture puis s’établit pour toute une vie à Ulvik, son village natal à l’ouest de la Norvège où il exploitera un hectare de pommiers (400 arbres environ). Il est aussi une âme résolument solitaire et un amoureux. Un amoureux constamment aimanté  par cette forme d’écriture qu’est le poème : « Écrire de la poésie est nécessaire, vivre ne l’est pas » dit-il (cité par François Graveline dans sa préface à Nord profond). Son oncle Magnus l’initie à l’anglais et il apprend seul le français et l’allemand. Cette autodidaxie partielle se révélera fructueuse puisqu’il traduira notamment dans le domaine francophone : René Char, Henri Michaux et dans le domaine germanique : Friedrich Hölderlin, Georges Trakl.

Le poète en lui cultive un esprit averti du rêve et du réel et il a une corde hypersensible aux éléments naturels (vent, brume, soleil…) autant qu’à son proche environnement qu’il soit paysager ou humain. Le songe orientera tout son être et il choisira de chanter d’une voix douce et brève le monde que son cœur et son intelligence habitent : tout d’intériorité, de simplicité et de même que secret et complexe (Olav H. Hauge a lutté contre la dépression et la schizophrénie dont il souffrait) mais que le souffle d’un très bel étincellement rend éminemment présent dans son poème qu’il veut concis et partageable.

* * *

Le recueil Cette nuit l’herbe est devenue verte, publié dans une collection au beau nom évocateur de luminosité « Pour une Rivière de Vitrail », et qui apparaît, dans la composition et la mise en pages soignées de Paul Sanda, comme un joli objet d’édition, ce recueil donne vie en des poèmes plus ou moins courts, à l’onirisme, à une nature vue dans son mystère ou sa pureté, à des signes amicaux adressés à des frères en poésie… Voici cinq séquences extraites de cinq textes en réalité plus longs :

Attum einsemds berg

« Ho er søt, einsemdi,

so lenge vegen attende

til dei hine

er open.

For du skin ikkje

for deg sjølv. »

Derrière la montagne de solitude

« Qu’elle est douce, la solitude,

tant que la route

vers les autres

est ouverte.

Car tu ne brilles pas

que pour toi. »

* * *

Gartnaren drøymer

« Og livet vert ein draum – ei geil som bjenkjer

mot venleikshimlar som vår jordskuld krenkjer. »

Le jardinier qui rêve

« Et la vie se fait rêve – passage scintillant

vers des cieux de beauté qu’offense notre être terrestre. »

* * *

Tunn is

« Hug, kvar er din fred,

dine forset, dine band?

Tunn is

på eit sovande hav. »

Glace mince

« Esprit, quels sont ta paix,

tes desseins, tes liens ?

Glace mince sur une mer

en sommeil. »

* * *

Det blå landet

« på den emaljeblå himmelen

stend attgløymde skyer

i jag frå havet. »

Le pays bleu

« Dans l’émail bleu du ciel,

des nuages oubliés

viennent de la mer. »

* * *

Paul Celan

« Ved gluggen din

sat

berre du, –

augo svart

diamant,

hjarta

ein blodstein. »

Paul Celan

« À ta lucarne à toi,

rien

que toi –

yeux noirs

diamant,

cœur

une pierre de sang. »

* * *

Nord profond se présente comme des fiançailles aussi esthétiques que sensibles entre la démarche du photographe François Monnet, qui a aussi choisi et traduit en regard les poèmes d’Olav H. Hauge qui, précisons-le, n’ont pas été composés pour ces images. Voici donc une liberté d’inspiration et d’appropriation visuelle et poétique fort réjouissante pour le lecteur. Nous laissons la parole à François Graveline, ami de l’auteur, qui en fin de volume dans ses Rencontres et chemins de François Monnet, évoque à merveille ses photographies : « Tout en ombres, clartés et nuances, elles expriment la saveur des gestes, l’odeur du bois et celle du vent, le goût du givre et des airelles, les valeurs des lumières et des neiges de ce Nord profond, l’instant qui s’éternise, le détail et l’infini, la simplicité et l’exacte proportion du temps. »

Quant aux poèmes nous retenons cette malice de lutin :

Vers

« Kan du gjera eit vers

som ein bonde tykkjer mun i,

skal du vera fornøgd.

Ein smed vert du aldri klok på.

Verst å gjera til lags er ein snikkar. »

Vers

« Si tu fais un vers

qu’un paysan trouve à son goût,

sois content.

Un forgeron gardera son mystère.

Le plus difficile, c’est de plaire à un menuisier ! »

* * *

et cette singularité où affleurent le sourire et la fierté d’un homme à mener, dans son comté de Hordaland – comprenant Ulvik –  une vie libre :

Hestar og luffarar

« Hestar og luffarar ser etter

vasskrubbor i vegkanten.

Kva skal dei

med bensinstasjonar ? »

Chevaux et vagabonds

« Chevaux et vagabonds vont çà et là à la recherche

des points d’eau au bord de la route.

Qu’en ont-ils à faire

des pompes à essence ? »

* * *

Bateau de papier a trouvé porte ouverte chez érès, un éditeur de sciences humaines. PO&PSY s’affirme comme une  collection qui promeut une création poétique où le sentiment d’angoisse s’estompe dans l’espace salvateur d’une forme condensée (lire plus avant la présentation détaillée de cette collection par l’éditeur). La  publication a la forme d’un petit carnet : solide, inséré dans un coffret cartonné bleu ardoisé et notre chemin de lecture est rendu aisé par des pages à rabats qui se déplient et se replient en éventail. Une photographie – due à Sandrine Cnudde – en noir & blanc y essaime une Norvège de montagnes à la masse qui, souvent ténébreuse, jouxte une surface aquatique grisâtre, d’eaux troublées et de ciels ennuagés sur un fond à peine cendré.  En manière d’hommage à Olav H. Hauge et avec un sens – Ô combien appréciable – de l’équilibre et de la sobriété : des portions de paysages se stabilisent à l’intérieur de verticales plus ou moins étroites ; ces vues rappellent la nature à laquelle le poète s’attacha si longtemps – il mourut, ne l’oublions pas, à quatre-vingt six ans. Ces aperçus enfin répondent en regard à des vers qui soulignent parfois l’appétit de l’auteur pour le trait d’humour voire pour l’incongru. Mais aussi depuis cette voix admirable d’un poète norvégien dont on n’a pas fini de mesurer la portée, s’affermit une attitude lestée d’une certaine authenticité d’être, d’éprouver la vie et d’en faire sans hâte une amie – une espiègle quelquefois pétillante :

Seint gjent sanningi up

« Å vakna, og kjenna

Sitt hjarta falla

steinthungt og myrkt

mot forherding…

Steint lyfter havet si bulgje,

steint rodnar skog i djuvet

steint byrjar logane å sleikna i helvete

seint gjeng sanninigi up… »

Lentement émerge le vrai

« S’éveiller, et sentir

son cœur tomber,

lourd comme une pierre, sombre

et bientôt dur…

Lentement se lève la houle,

lentement rougit la forêt du ravin,

lentement s’approchent les feux de l’enfer,

lentement émerge le vrai… »

* * *

Den gamla diktaren har laga eit vers

« Den gamla diktaren har laga eit vers

Og han er glad, glad som ei siderflaske

når ho um våren har sendt

ei buble frisk kolsyre upp

og er um å sprenga korken. »

Le vieux poète a écrit un vers

« Le vieux poète a écrit un vers.

Et le voilà content, content comme une bouteille

de cidre quand le printemps y fait monter

une petite bulle de gaz

et que le bouchon va sauter. »

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OUVRAGES D’OLAV HÅKONSON HAUGE

oeuvre hauge

Ouvrages parus en français

Cette nuit l’herbe est devenue verte – préface de Régis Boyer, édition bilingue, traduction du néo-norvégien et postface par Eva Sauvegrain, Pierre Grouix. Cordes-sur-Ciel (81170) : éditions Rafael de Surtis, « Pour une Rivière de Vitrail », 94 p., 2007, épuisé – Voir en bibliothèque et chez les soldeurs.

Nord profond – choix des poèmes, traduction et photographies de François Monet, préface et postface de François Graveline. Saint-Pourçain-sur-Sioule (03500) : éditions Bleu autour, Poésie étrangère, 107 p., 2008, réédité en 2011 – 17 €

Bateau de papier – sélection de 28 poèmes établie et traduit par Anne-Marie Soulier, photographie de Sandrine Cnudde. Toulouse : éditions érès, PO&PSY, non paginé, 2014 – 10 €

Poètes norvégiens contemporains : poèmes de Tarjei Vesaas, Inger Hagerup, Olav H. Hauge, Tor Jonsson, Gunvor Hofmo, Marie Takvam, Stein Mehren, Jan Erik Vold, Paal-Helge Haugen, Knut Odegård / dossier coordonné par César Birène avec Régis Boyer, Ole Karlsen, Eva Sauvegrain et Pierre Grouix ; notices et traductions de Pierre Grouix. Écouen (95440) : Les Hommes sans épaules (revue) – numéro 35 – p. 75 à 125, 2013 – 17 €

Principaux recueils ;

Glør i Oska. Oslo : Noregs boklag, 127 p., 1946

Under bergfallet : dikt. Oslo : Noregs boklag, 73 p., 1951

Seint rodnar skog i djuvet. Oslo : Noregs boklag, 61 p., 1956

På ørnetuva : dikt – illustrations de Bjørnstein Nilsskog. Oslo : Noregs boklag, 63 p., 1961

Dikt i utval. Dogg og dagar. Oslo : Noregs boklag – sous la direction de Ragnvald Skrede, 160 p., 1964

Dropar i austavind – Oslo : Noregs boklag, 80 p., 1966

Spør vinden – Oslo : Noregs boklag, 86 p., 1971

Syn oss åkeren din – textes choisis par Jan Erik Vold. Oslo : Dens Norske Bokklubben, 95 p., 1975

Janglestrå kom ut i Dikt i Samling – préface de Bjarte Birkeland. Oslo : Noregs boklag, 289 p., 1980

Regnbogane: Dikt – illustrations de Wenche Øyen, 1983

ABC – livre pour enfants avec des illustrations de Bodil Cappelen. Oslo : Samlaget, 63 p., 1986

Mange års røynsle med pil og boge – CD audio et livre, présentation de Idar Stegane et Einar Økland. Oslo : Det Norske Samlaget, 1988 – 2000

Frå Rimbaud til Celan : nye dikt i umsetjing. Oslo : Samlaget – traduction de Olav H. Hauge, 89 p, 1991

Brev 1970 – 1975 – Correspondance avec Bodil Cappelen. Oslo : Det Norske Samlaget, 1996

Skogen stend, men han skiftar sine tre. Aforismar i utval. Oslo : Det Norske Samlaget, 2001

Dagbok 1924-1994. I utval – Journal, sélection. Oslo : Det Norske Samlaget, 316 p., 2011

PortrettHauge1

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Dédicace à Olav Håkonson Hauge

SANDRINE CNUDDE : LA RESPIRATION SOUTENUE D’UNE ARPENTEUSE

net-tarabuste

Voici pleinement accordé au rythme d’une pérégrination norvégienne, un témoignage de reconnaissance d’une puissante beauté d’évocation. La Française Sandrine Cnudde d’entrée n’a pas hésité : « En mettant la maison du poète au centre d’un cercle de 30 km, j’ai sillonné, seule et à pied, tous les sentiers, ou presque, qui ont pu inspirer l’œuvre de Hauge. » (propos liminaire). Ces sentes, ces raidillons, ces cascades, ces sommets, ces brumes…, qui encadrèrent toute l’existence du poète natif du Hardanger, vont devenir aussi pour elle, le temps d’une spirale de vingt-six jours, des familiers : une présence brut de pomme ressentie, rendue en vers et photographiée dans son naturel.

Ce circuit-là semé d’à-pics et coiffé de brouillard qui hante le paysage n’est pas sans être redouté de notre randonneuse. Sandrine Cnudde consciente d’une progression hasardeuse et vivement liée à une exactitude autant langagière que visuelle opte donc pour une marche à l’économie_: celle d’une arpenteuse : « Dans le vide et le reste, je mesure mes pas, mes mots, mes images, aux troubles horizons du rêve. » (idem)

Des vingt-six tours qui jalonnent ce long poème à pas comptés, le premier débute par cette concordance : la prise en charge soi-même de sa marche alliée à l’état de solitude, une compagne aussi éprouvante qu’elle prend soin de signifier – façon d’encouragement – le chemin parcouru :

« Je ne marche pas seule

la solitude me marche

la solitude incruste

ses agrafes de peine

suture un sillage

comme union »

La première photographie : pleine page sur un fond obscur, s’impose éclaboussée de taches crayeuses et de blanc délavé. La végétation, contenue au ras du sol, murmure une terre rude.

Une deuxième photographie : cette fois-ci rectangulaire, fixe une pente sur laquelle mousse une traînée de blanc et de gris, qui s’harmonise avec le poème faisant allusion à Hauge :

« Il court il court l’enfant d’Ulvik

bascule l’écheveau des filandières

sœurs »

Une septième photographie (page 22 ), une des rares en couleur et pleine page, risque un contraste_: au bas de l’image sur un fond nocturne prend appui une première foule d’arbres sitôt suivie d’une autre sur les hauteurs. Tous, au feuillage et au faîte ensoleillés, éclairent cette étendue montagneuse où leurs racines, plongent si profond, qu’elles les grandissent tels des  veilleurs magnifiques et qui donnent ainsi au lecteur-spectateur une autre vision – celle réjouie – du Hardanger. Le poème accompagnant l’image s’il évoque un crépuscule nordique suggère aussi une proximité humaine friande de réconfort près du poêle :

« Même

au soir d’orfèvre

le fauve du nord ouest

vient encore

frotter sa fourrure

aux fenêtres de ton refuge

la flamme affolée

du poêle sait

peut-être

ce que tu fais là »

L’auteure poursuit sans emphase son hommage. L’absence d’érection d’une pierre tombale à l’inscription aisément identifiable au défunt, ne paraît pas la troubler. La non matérialité de la mort du poète et l’inexistence d’un sentiment de mélancolie que supposerait dans ce cas un deuil littéraire, ne paraissent pas la concerner.

Mais ce poète norvégien est-il vraiment décédé_? Et si oui_: comment se mêlerait-il à la poussière puisque déjà et avant tout il fait corps avec le papier_? Elle joint donc un Hauge intemporel –_qui pourrait d’ailleurs ici-même représenter la famille des poètes_– à son seul nom de plume et ce sont cinq derniers vers dont le dépouillement revêt une grande valeur car il inaugure à nouveau l’aurore de la poésie – cette parole première qui ne saurait rencontrer le mutisme d’une tombe :

« Je savais

ton nom

avant d’entrer

chez toi

cher O deux H

au cimetière

introuvable ta

pierre levée sur l’herbe

le poète n’est pas

dans sa tombe

tant que son nom se

lève sur les

étagères »

Deux qualités : la robustesse de l’édition (couverture à rabats et papier) et un bel aplomb dans la mise en page texte / photographie caractérisent ce recueil. Sandrine Cnudde s’y révèle enfin une arpenteuse et une artiste dont la respiration soutenue augure d’autres chemins et d’autres pages – que nous attendons :

« je ne suis pas sûre

que le vent revient souvent

avec les bonnes réponses

mais j’aime l’empressement

des jambes

à maintenir l’impulsion »

Le vide et le reste avec des photographies de l’auteure. Saint-Benoît-du-Sault (36170) : éditions Tarabuste, « La route de cinq pieds », 71 p., 2012 – 20 €

Sur la toile, on peut consulter deux sites autour du projet  « On my (Nor)way » :

– Le journal de voyage des 26 jours de marche sur : http://sandrinecnudde.blogspot.fr (29 articles à lire accompagnés de 114 photographies).

– TERRE À CIEL : Une composition choisie entre textes et images issues du précédent journal  http://www.terreaciel.net/Sandrine-Cnudde-On-my-Nor-way-a#.VZqnpWCRCKY

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