Michel Ménaché : Abbas Kiarostami, Des milliers d’arbres solitaires

Palme d’or à Cannes, en 1997, pour Le goût de la cerise, le cinéaste et photographe iranien Abbas Kiarostami, de renommée internationale, est aussi poète. Les éditions érès réunissent en un seul recueil de 844 pages trois ensembles de poèmes brefs, « réduits de parole », mêlant humour iconoclaste et sagesse populaire, boutades légères et aphorismes philosophiques, instantanés photographiques à vif et visions fulgurantes…

Quand le non-dit éclate hors champ, une simple considération esthétique sur le monde réel peut n’être pas tout à fait innocente : « jamais / il ne fut aussi beau / le bidonville / que sous la neige. » L’auteur, avec une fantaisie subversive, imagine dans de savoureuses variations, la nature et l’espace social ouverts à la poésie, sur toutes sortes de supports. Des cordes à linge aux filets des pêcheurs, des algues marines aux frigidaires, il la fait surgir partout, en contrebande : « les pharmacies / rendaient à leurs clients / la monnaie en poèmes. » Dans la multiplicité de ses coq-à-l’âne, l’auteur se confie, évoque ses propres contradictions, sa difficulté d’être, en couple ou parmi les autres : « je fuis la maison / dans la rue / et la rue / dans la maison. » S’il chante l’amour et le vin tel Omar Khayyam, c’est plutôt en expérimentateur désabusé qu’en jouisseur épanoui : « l’amour / ne me réussit guère / c’est comme l’ivresse du vin / j’ai pris l’habitude de rester sur ma soif / cette soif m’est une ivresse » – à une nuance paradoxale près, celle de la vertu du manque… -.Les malentendus de la vie sociale, l’expérience de la séparation, les fantasmes et les cauchemars sont saisis en quelques mots : « j’ai rêvé / que de mon oreiller / coulait une source de sang. »

Proche de l’esprit du haïku, en photographe-poète, Kiarostami perçoit la nature douée de sentiments et de perceptions esthétiques : « la dernière feuille sur la branche / s’accroche à l’espoir / de voir les bourgeons du printemps. » Ou encore, comme en écho au plus célèbre de ses films, il anime ce travelling éclair à double direction : « quelques pas devant moi / le noyau de la cerise / sur ma langue / le goût de la cerise / derrière moi / le cerisier. » Sur le mode parodique, avec le sens de l’autodérision, l’humour prend parfois le pas sur la tentation lyrique : « une épine dans l’œil / une épine dans le cœur / une épine dans le pied / l’arrivée du printemps. »

Le regard politique du poète perce dans des situations contrastées, en relation avec la perte des valeurs morales, le mépris des arts et du savoir, à notre époque où seule est sacralisée la réussite économique : « quand je suis retourné dans mon village natal / les écoliers / étaient devenus des commerçants / et les maîtres / des clients sans le sou. »

De la naissance à la mort, tout un chemin de vie traverse l’ouvrage. Ce recueil est un journal subtil qui égrène non des faits ou des pensées mais leur cristallisation en poèmes brefs. Abbas Kiarostami, n’écartant ni les ébauches lapidaires ni les notations prosaïques, se livre sous toutes ses facettes. Tel un Montaigne persan minimaliste à l’ère du langage numérique, il est lui-même la matière de son livre…

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