Revue Etudes, février 2014, Franck Adam – Antonio Porchia

 

Un Montaigne ultramarin

Par Franck Adam

Antonio Porchia, Manet, Voix réunies

Voces reumdas Traduit de l’espagnol (Argentine) par Danièle Faugeras.

Dessins de Martine Cazm Érès, 2013, 1180 pages, 20 €

 

En dehors de l’essentiel, on sait peu de choses sur l’auteur de ces

Voix Né en 1885 en Calabre dans une famille pauvre que la mort du père

contraint à émigrer en Argentine, Antonio Porchia est docker, journalier,

imprimeur – tout ce qu’il sait provient de la nécessité de gagner son

pain « Mon premier monde, je l’ai trouvé tout entier dans mon peu de

pain » Ses amis se souviennent de lui comme d’un homme toujours « en

disponibilité de penser » (Borges) – totalement dans la vie et totalement à

part Pas de fonds de tiroir non plus, rien ne distingue les voix abandonnées,

ou réservées, des autres Elles sont réunies ici dans leur intégralité

pour la première fois en français, en un volume dont la forme — celle du

pavé – défie a priori le fond II faut du temps pour s’y habituer, mais le jeu

en vaut la chandelle La destinée des Voix est en elle-même étonnante

Une première édition à compte d’auteur en 1943, ne recevant aucun écho,

est cédée au réseau des bibliothèques publiques du pays C’est ainsi, par

le bouche à oreille, qu’elles se diffusent presque souterrainement dans

le peuple qui les reconnaît comme une émanation de son propre génie

Ni poèmes, m philosophie, ni même aphorismes, elles créent en quelque

sorte leur propre genre, leur propre voie Greffées sur l’étonnement,

sur l’inquiétude, sur un immense amour contrarié de l’humanité, elles

semblent émerger telles quelles, dans une forme d’achèvement qui n’a, si

lapidaire soit-elle, rien de fragmentaire On relève, transcendant toutes

les frontières, toutes les religions, des thèmes récurrents la solitude

(« Tu es seul, complètement seul, et tu as peur Allez comprendre ‘ »), la

séparation (« Je suis arrivé à un pas de tout Et là je reste, loin de tout,

un pas »), le lancinant désir d’habiter un monde hors de portée (« Je suis

un habitant, mais d’où 3 »), la quête d’une inaccessible vérité (« Celui qui

dit la vérité, il ne dit pratiquement rien ») Un écart irrémédiable sépare

l’homme de la réalité, que le langage ne parvient au mieux qu’à mesurer

D’où un usage naturellement virtuose du paradoxe, consubstantiel à

l’art des Voix « Je perds le désir de ce que je cherche, en cherchant ce

que je désire » Au final se dessine le portrait d’un homme parmi tant

d’autres, où chacun reconnaîtra aisément ses propres traits — le portrait

de la condition humaine par excellence.

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