Revue EUROPE, août 2012, Michel Ménaché : Ancet Les travaux de l’infime

Revue EUROPE, août 2012

Jacques ANCET

Les travaux de l’infime

 

Dans Les travaux de l’infime, Jacques Ancet réunit trois recueils sous le titre du premier ensemble. Suivent Portraits sans visages et Pour ne pas finir.

La parole surgit de l’affût du silence. Le monde qui à nous s’est ouvert se refermera irrémédiablement sur nous. Ce sens du tragique consubstantiel à la précarité de l’être appelle ici une rébellion tranquille plutôt que les cris et les larmes. La langue s’impose comme un rituel de survie, rempart de papier palpitant à la difficulté d’être. Avec des jeux de reprise anaphorique sans le martèlement des vers d’un Péguy ou des versets d’un Saint-John Perse mais qui disent cette tension continue de l’être en éveil : « Le jour insiste… » Et cela revient, appelant l’inventaire sans début ni fin du visible, comme preuve évidente de vivre encore : « Le jour insiste. Le chaos vient. / D’ici à la chargeuse jaune là-bas, / tabouret, radiateur, vitre, feuilles, tronc / construisent l’espace au pied / de l’ombre. Giclée d’oiseaux, / feuilles qui tremblent : on est là / au bord de vivre – au bord de mourir. » Cette écriture du constat, du repérage, ce parti pris des choses nommées refuse aussi bien le flou artistique que l’attraction lyrique. Chaque fragment du jour est cristallisation de l’instant, addition de petits riens opposés au néant…

Dans une séquence forte de courtes proses intitulée Portrait pour un silence, Jacques Ancet rend une fois encore hommage à son ami Henri Meschonnic, poursuivant le dialogue post mortem : « Il roulait son silence devant lui, sa boule de langage où se mêlent plissements hercyniens, décharges, crépuscules, douleur et cet imperceptible où il posait l’oreille. Il disait : je suis le bousier du temps. Je pousse mes millénaires devant moi, tous mes millénaires […] Et l’impossible avait ses yeux. »  Ancet confie enfin sa reconnaissance au cœur même de sa propre écriture : « Les mots qu’on trouve, ce sont les siens. » Et de mêler proximité langagière et coïncidence cosmique dans le mouvement final : « On se dit qu’alors on pourrait peut-être le rejoindre, avoir ses paroles dans la bouche et passer avec lui de vie en vie, de monde en monde. » D’autres portraits en forme d’énigme esquissent le mystère des choses et des lieux, l’errance du regard qui se perd entre proches et lointains, entre le tangible et le néant : « Rien le rien qui nous traverse. Rien ces mots prononcés qui, un instant pourtant, disent que ce n’est pas rien. »

Pour ne pas finir réunit des aphorismes et pensées sur le mode de l’introspection. Manière de se livrer sans trop dire, écrire ce qui paraît impossible à dire à voix nue : « Pour ce qui vient toujours – ce qu’on ne dit ou ne  dit pas. Pour ce qui s’éloigne. »

Les dessins grisés de brumes et veinules, aux formes évanescentes, végétales ou minérales, entre naissance et disparition, apportent leur grâce mélancolique à cet ouvrage élégant, édité avec soin…

Plutôt qu’une succession de recueils, c’est une voix qui continue mezzo voce, de creuser, familière et pudique, à contre-silence… Le trop-plein du monde taraude le manque existentiel, érode l’élan vital. Jacques Ancet transcrit en pointillé, sans trêve, ce rien du présent capté au jour le jour dans son mouvement perpétuel…

Michel MÉNACHÉ

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :