Ryôichi Wagô Jets de poèmes – dans le vif de Fukushima

Ryôichi Wagô Jets de poèmes – dans le vif de Fukushima

Ryôichi Wagô

Jets de poèmes – dans le vif de Fukushima

éditions Érès, coll. PO&PSY a parte

 

Un chagrin si immense qu’il faille l’essuyer de ses poings. Le 16 mars 2011, soixante heures après un séisme violent au Japon, des vapeurs blanches s’élèvent du réacteur n° 3 de la centrale de Fukushima. Tandis que commencent les premières évacuations, le poète Ryôichi Wagô décide de rester dans la ville. C’est la fin du monde. Du pays natal. De tout. Reste l’uiltime cri : écrire. Écrire le cri. Wagô lance ces mots du Twitter : Nous sommes arrivés au point de non-retour. Il pleut des radiations. Pendant que les répliques du séisme s’abattent sur Fukushima, des réponses arrivent, sur Twitter. Les abonnés se multiplient et suivent les « jets de poèmes », parlent à Wagô qui leur parle, qui ne fait plus que cela. Ainsi va le poème – depuis toujours mais plus vite aujourd’hui – cette bouteille à la mer, cette parole naufragée parfois, et pourtant… Les mots ont un pouvoir, écrit Wagô. Celui de se cogner au désastre, de lancer des poings et des prières, celui d’écrire comme un fou l’espoir, au creux du désespoir.

Le tweet, message de 140 caractères, est reçu aussi vite qu’il part. Il fuse, comme l’émotion, intense. Et nous qui le lisons aujourd’hui comme un poème, ressentons cette émotion, à ce point intacte, brûlante, qu’il nous faut de temps en temps déposer le livre, pour respirer. Nous y sommes, à Fukushima, avec Wagô, avec eux tous. Nous ressentons la peur des secousses, la terreur d’être touché par cette inconnue monstrueuse, la pluie des radiations invisibles, la colère noire, la nostalgie intolérable de l’avant, la chute totale du sens, le courage inouï au milieu de… plus rien, l’amour comme une supplique, la présence fantomatique des fleurs et des arbres disparus, l’immense chagrin, l’épuisement, l’incrédulité :

J’ai revêtu un autre moi / Mieux vaudrait aimer quelqu’un plus profondément encore / Parce que j’écris mais rien n’est écrit de ce qui se passe ici / Après cette longue réplique, nous prendrons la main des enfants / Attention la pluie est familière, elle essaiera de vous toucher, attention / Pouvez-vous pardonner, vous ? Admettre de vivre de tels instants ? / Peut-être que tout à coup je vais mettre le feu à la carte du monde / Il a suffi d’une seconde et le présent s’est effondré / J’ai laissé la fenêtre ouverte… j’attends que la loi universelle entre d’un bond dans la pièce / Quelqu’un manque. Je pleure / Ton sourire, un jeu de ballon autrefois sous le ciel bleu / La poésie m’a quitté. Il ne me reste que la catastrophe. / Après tout ce que j’ai vécu au cours de ma vie, jamais je n’aurais imaginé un chagrin si immense qu’il faille l’essuyer de ses poings / C’est pourquoi, toi aussi, toi qui signifies tant pour nous, vis, je t’en prie / Rendez-nous la mer, rendez-nous le vent. Le carillon de la porte d’entrée, la sonnerie du portable, le bruit du courrier dans la boîte aux lettres / Il n’est pas de nuit sans aube / Dressons un noyer.

 

lemonde.fr, le 12.08.2016 : « Un réacteur nucléaire (Ikata 3) arrêté depuis plus de 5 ans (après le séisme) a redémarré vendredi 12 août au Japon. Ikata 3 emploie du combustible MOX, ce qui rend encore plus inquiets les écologistes qui jugent plus dangereux ce mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium recyclés… »

 

Véronique WAUTHIER