Sandrine Cnudde, la marche la poésie

 

« [J]e serai toujours cette fille qui dépasse les bornes »[1] : comment mieux définir la poésie, et peut-être plus généralement la vie, de Sandrine Cnudde ? Car l’expression est à prendre d’abord au sens littéral. La poète est une marcheuse qui sait déplacer « le poids de peau » (HA) sur les longues routes du monde, et faire de ses expéditions les bornes millaires d’une vie vouée à l’ouverture au grand large (« Chaque matin j’endosse la vie / comme une nouvelle tentative / de soulever le ciel », GG) et la matière de livres qui tiennent à la fois du journal intime et du travail sur les formes poétiques (vers libres, bouts de proses, ensembles rimés…). En même temps, Sandrine Cnudde sait dépasser les bornes des supports étanches (en plus de publier des plaquettes et des livres de poèmes, elle tient un blog riche et stimulant pour qui aime la marche et le poème[2]) et des pratiques artistiques définies (chacun de ses livres présente les photographies qu’elle prend au fil de ses pérégrinations, et l’auteure met souvent en voix, en musique, en espace, voire en vidéo ses poèmes)… En bref, on aura compris que « cette fille qui dépasse les bornes » le fait aussi au sens figuré : elle donne à entendre dans ses poèmes qui brassent le proche et le lointain, l’infime d’un « Une fois / […] j’étais là » (GG) et l’immense de « trente-cinq mille ans / un million / deux millions / quatre millions et demie d’années » (HA), une petite musique qui n’est pas sans rapport avec un petit grain de folie. Et puisque « on est ce que l’on vise » (GG), elle n’hésite pas, par et dans la marche et les mots, par et dans sa voix et sa vie, à « [se] traîne[r] / au fond de l’horizon » (VR) !

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Si le livre n’est pas qu’un objet chez toi, c’est aussi parce qu’il est débordé par tout ce qui, avant, pendant et après la publication, accompagne tes textes : photographies (postées sur ton site ou nichées entre les pages de l’ouvrage édité), vidéos, performances ou installations… Comment expliques-tu ce besoin de ne pas te contenter du poème écrit ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu affirmes dans un entretien : « Il n’y a pas rupture entre la marche et la vie, pour moi, la marche est la vie. »[3] Dirais-tu la même chose de l’écriture – aucune rupture entre le poème et la vie ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bouc, troupeaux (de mouton ?), alouette, ours dans Gravité/Gravedad, animaux plus inquiétants ou carrément préhistoriques (mammouths, rhinocéros, cerfs, loups… tu parles même d’« une nostalgie des aurochs » !) dans Habiter l’aube, sans oublier bien sûr le chien qui accompagne les longues marches et qu’on retrouve même sous la forme d’un beau calligramme dans l’ouvrage de 2015 : tous tes textes accordent une importance têtue aux « bêtes ». Est-ce là encore une manière de « sortir » du livre, d’interroger « l’impertinent foisonnement de la vie avec des mots » (HA, p. 46) ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La marche comme la poésie semblent chez toi une voie de connaissance intime, ou plutôt une manière de poser, en l’expérimentant, la question du sujet. En écho aux mots de Baudelaire – « de la vaporisation et de la centralisation du Moi » – tes poèmes peuvent ainsi évoquer tout à la fois la dispersion (on rencontre un « Je-multiple » dans « Je pluie n’ai pas d’ombre » et on lit ailleurs cette question : « quel corps la multitude / des os sués // est-elle censée reconstituer ? », GG) et la disparition (« je perds le nom des lieux / je perds le nom / je perds les eaux / je », « la machinerie épuisée du corps / se recharge dans l’évaporation des trous noirs », GG, « Mon corps, parti de l’avant, effaçait la pluie-fumée », HA), en même temps que tu reconnais que, par la marche (et sans doute aussi par l’écriture), « [tu] as connu des moments d’une concentration extrême […] où […] tu plongeais en [toi]-même dans de grands fonds silencieux »[4]

[1] C’est le vers qui clôt un poème d’Habiter l’aube, Editions Tarabuste, 2016, p. 17 – désormais HA. Sandrine Cnudde a également publié Le vide et le reste, Editions Tarabuste, 2012 – désormais VR ; Gravité/Gravedad, Editions Lanskine, 2015 – désormais GG ; Le Mitan du lit, Editions du Petit Flou, 2016 ; Tasiilaq may be, Editions Faï Fioc, 2016.

[2] Voir sandrinecnudde.blogspot.fr

[3] Extrait d’un entretien accordé à un site dévolu aux « marcheurs & pèlerins » : marcheurs.blog.pelerin.info.

 

[4] Ibid.

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